lundi 23 février 2026

Les Mémoires d’Hadrien

Le 8 juin 1903, à Bruxelles, une enfant naquit dans le privilège et la perte immédiate. Dix jours plus tard, sa mère, Fernande de Crayencour, décédait des suites de son accouchement. La petite Marguerite grandit sans aucun souvenir de celle qui lui avait donné la vie. Cette absence marqua sa vie discrètement mais à jamais.
Élevée par son père, Michel de Crayencour, dans le nord de la France, elle reçut une éducation à domicile rigoureuse et peu conventionnelle. Dès l'âge de douze ans, elle lisait le latin et le grec ancien. La littérature classique n'était pas pour elle une simple matière d'étude ; elle devint une présence vivante. Le monde antique lui semblait plus proche que le monde moderne.
En 1924, à vingt et un ans, elle visita les ruines de la villa d'Hadrien à Tivoli, près de Rome. En parcourant les vestiges de ce vaste domaine impérial, elle commença à imaginer la vie intérieure de l'empereur romain Hadrien. Non pas la statue ni le souverain, mais l'homme à l'approche de la mort. Elle entreprit alors de rédiger une lettre, de sa propre voix, adressée à son successeur adoptif, Marc Aurèle.
« Cher Marcus… »
Le projet n’aboutit pas. Elle écrivit des fragments, puis les mit de côté. Les pages furent rangées dans une valise et oubliées, au fil du temps.
Puis l’histoire s’en mêla.
Lorsque les forces nazies déferlèrent sur l’Europe en 1939, Yourcenar, déjà écrivaine reconnue, s’enfuit aux États-Unis avec sa compagne, Grace Frick. Elle laissa derrière elle sa maison, ses manuscrits et la plupart de ses biens. En Amérique, elle reconstruisit sa vie discrètement, enseignant la littérature et l’histoire de l’art pour subvenir à ses besoins. L’Europe était en guerre. Des amis disparurent. Le monde qu’elle avait connu s’était effondré.
Près de dix ans plus tard, en décembre 1948, une valise arriva de Suisse. Des amis l’avaient mise en lieu sûr avant la guerre et avaient enfin réussi à l’envoyer. À l’intérieur se trouvaient d’anciens brouillons, des photographies et, parmi eux, un manuscrit.
C’était la lettre à Marcus.
En la relisant après plus de vingt ans, quelque chose changea. Elle comprit alors la voix qu’elle avait jadis tenté de saisir. Les années d'exil, de guerre et de deuil lui avaient inculqué une conscience plus profonde de sa mortalité et une plus grande force d'endurance. Les fragments n'étaient plus des ébauches, mais des fondations.
Pendant trois ans, elle travailla avec une rigueur et une intensité exemplaires. Elle étudia les sources historiques, les inscriptions, la philosophie romaine et les pratiques médicales du IIe siècle. Mais la force du livre ne résiderait pas uniquement dans les détails historiques. Elle résiderait dans la voix d'Hadrien méditant sur le pouvoir, l'amour, le deuil et les limites de l'empire.
En 1951, elle publia les Mémoires d'Hadrien. Le roman fut immédiatement reconnu comme exceptionnel. Écrit sous forme d'une longue lettre d'Hadrien à Marc Aurèle, il présentait l'empereur comme un homme mûr et réfléchi, confronté à la maladie et au sens de sa vie. Il n'était ni romancé ni distant, mais intime et sans pathos.
Le livre connut un succès international et demeure l'un des romans historiques les plus respectés du XXe siècle.
Des décennies plus tard, en 1980, Yourcenar franchit une nouvelle étape historique en devenant la première femme élue à l'Académie française, institution fondée en 1635 qui avait exclu les femmes pendant plus de trois siècles. Son élection ne fut pas le fruit de l'activisme ou d'une revendication, mais du poids indéniable de son œuvre.
Elle mourut en 1987 dans le Maine, loin de Bruxelles, sa ville natale, et de la France qu'elle avait jadis fuie.
La survie de cette valise changea le cours de l'histoire littéraire. Si elle avait été perdue, les Mémoires d'Hadrien n'auraient peut-être jamais été achevés. La jeune femme qui commença la lettre en 1924 ne possédait pas encore la maturité nécessaire pour la terminer. L'écrivaine, plus âgée, marquée par la guerre et l'exil, la possédait.
Le roman perdure car il aborde avec sérénité la mortalité, la responsabilité et la fragile beauté des liens humains. Il témoigne que certaines œuvres d'art nécessitent du temps, non seulement pour être écrites, mais aussi pour être vécues.
La lettre attendit. À son retour, elle était enfin prête à y répondre.

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