Il a parcouru près de 800 kilomètres avec seulement 90 cents en poche. Vingt-cinq ans plus tard, une compagnie de chemin de fer a construit une voie privée jusqu’à sa ferme, tant le monde réclamait ce qu’il produisait.
Junius George Groves est né le 12 avril 1859 dans l’esclavage. Sa mère, Mary, appartenait à un ancien député américain qui possédait l’une des plus grandes plantations d’esclaves du Kentucky. Son père, Martin, était réduit en servitude sur une autre plantation, à des kilomètres de là. Ils n’avaient pas le droit de se marier, ni de protéger leurs enfants, ni même de se posséder eux-mêmes.
Lorsque la guerre de Sécession éclata, Martin s’engagea dans l’armée. Il mourut d’une intoxication alimentaire en servant un pays qui n’avait jamais reconnu pleinement son humanité.
À six ans, Junius devint légalement libre grâce à la Proclamation d’émancipation. Mais la liberté sur le papier signifiait peu dans le Kentucky d’après-guerre. Pendant des années, sa famille dut affronter la pauvreté, la violence et un système conçu pour maintenir les anciens esclaves dans la dépendance.
En 1879, à vingt ans, Junius prit la décision qui allait changer sa vie. Il rejoignit les Exodusters — ces milliers de familles noires quittant le Sud pour le Kansas, attirées par la promesse de terres et d’un avenir meilleur. Avec 90 cents en poche et l’espoir pour seule richesse, il marcha environ 500 miles jusqu’à Kansas City.
La réalité fut brutale. Les migrants étaient nombreux, le travail rare et les salaires dérisoires. Il trouva un emploi dans les abattoirs d’Armourdale pour 40 cents par jour, puis 75 cents après des mois d’efforts. Ce n’était toujours pas suffisant.
Il s’installa alors dans la campagne d’Edwardsville, où il travailla pour un fermier nommé Jake Williamson. D’abord métayer — un système qui maintenait tant d’anciens esclaves dans la pauvreté — Junius refusa de se limiter à survivre. Il étudia la terre comme une science : composition du sol, météo, profondeur de plantation, espacement des semences, calendrier des récoltes. Il expérimentait, observait, ajustait.
Impressionné, Williamson lui confia neuf acres. Junius planta des pommes de terre et ne cessa d’améliorer ses méthodes.
En 1880, il épousa Matilda Stewart. Ensemble, ils travaillèrent sans relâche, du lever au coucher du soleil. En quelques années, ils louèrent davantage de terres, puis achetèrent leurs premiers acres et construisirent une cabane. En 1884 — seulement cinq ans après son arrivée sans ressources — ils achetèrent 80 acres dans la vallée de la Kaw pour 500 dollars.
C’est là que tout bascula.
Alors que les fermes voisines produisaient environ 25 boisseaux de pommes de terre par acre, Groves atteignait des rendements spectaculaires — jusqu’à 396 boisseaux par acre à la fin des années 1880. Ce n’était pas de la chance, mais de la maîtrise.
Les acquisitions se multiplièrent : terres, scierie, fermes voisines. En 1895, son exploitation comptait des centaines d’acres de pommes de terre, vergers de pommiers, maïs et cerisiers. Sa propriété dépassa finalement 500 acres.
Ils remplacèrent leur cabane par un manoir de 22 pièces, équipé d’électricité, d’eau courante chaude et froide, et même d’une salle de bal — une réalisation extraordinaire pour l’époque.
Au début des années 1900, Junius Groves produisit 721 500 boisseaux de pommes de terre en une seule saison — plus que n’importe quel agriculteur individuel au monde. Les journaux le surnommèrent « le roi mondial de la pomme de terre ».
La demande était telle que l’Union Pacific Railroad construisit une ligne ferroviaire directement jusqu’à sa ferme pour faciliter le transport. Près de cinquante ouvriers — noirs et blancs — travaillaient dans ses champs. Il inventa même une machine de tri mécanique capable de traiter un wagon entier en une heure.
Mais son succès ne se limitait pas à l’agriculture. Avec Matilda, il possédait une épicerie, des investissements miniers, des actions bancaires, des entreprises et des vergers. À la fin du XIXᵉ siècle, il était considéré comme l’un des hommes noirs les plus riches du Kansas, puis de tout l’Ouest américain. Booker T. Washington le cita comme exemple dans The Negro in Business.
Malgré sa richesse, Groves resta profondément engagé pour sa communauté. Il fonda une église baptiste, participa à la création de la Kansas Negro Business League, vendit des terrains abordables à des familles noires pour favoriser la richesse générationnelle et construisit même un terrain de golf lorsque la ségrégation interdisait l’accès aux parcours existants.
Avec Matilda, il éleva quatorze enfants, dont plusieurs étudièrent l’agriculture scientifique et poursuivirent l’œuvre familiale.
Il répétait souvent :
« Si nous avons pu commencer avec soixante-quinze cents et réussir, d’autres peuvent le faire aussi, s’ils en ont l’occasion. »
Junius George Groves mourut le 17 août 1925 à 66 ans. Plus de 3 000 personnes assistèrent à ses funérailles — les plus importantes jamais vues à Edwardsville.
Puis, peu à peu, son nom disparut de l’histoire.
Pourtant, son parcours reste extraordinaire : de l’esclavage à l’innovation agricole mondiale, de 90 cents à un empire nécessitant sa propre ligne ferroviaire. Il incarne ce qui devient possible lorsque le talent rencontre la détermination et que quelqu’un refuse les limites imposées par la société.
L’histoire de Junius George Groves n’est pas seulement celle d’un homme. C’est un rappel du nombre de destins oubliés — et de l’importance de se souvenir.
vendredi 20 février 2026
Junius George Groves
heure
13:09:00


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