« Dans mille ou quinze cents ans, notre époque ne se distinguera plus guère des siècles qui l'ont précédée et nous rentrerons dans l'énorme masse du passé d'où il sera difficile de nous faire resurgir. Par cette optique particulière au temps, nous rejoindrons le Moyen Âge, dont nous faisons peut-être partie, si nous nous plaçons au point de vue de cet historien qui ne naîtra que dans dix siècles, car les siècles se rapprochent les uns des autres à mesure qu'on s'en éloigne, comme les maisons d'une ville que l'on quitte en chemin de fer et qui finissent par ne plus former qu'un ensemble où l'œil ne distingue plus rien de précis. Ainsi, plus nous nous éloignons du XVe siècle, plus nous en sommes près pour l'historien de l'avenir. Il deviendra aussi malaisé de distinguer 1943 de 1443 qu'il nous est difficile d'apprécier une différence de cinq cents ans dans l'histoire d'un peuple disparu. Que d'abîmes le temps réduit aux proportions d'une ornière, avant de les faire disparaître tout à fait ! Un bourgeois du temps de Louis XI eût trouvé fort étonnant qu'on ne pût voir tout ce qui le séparait de la génération précédente, comme ce qui nous sépare, nous, des hommes de 1900, mais tout se mêle et se confond, et nous allons vers les ténèbres de l'avenir où nous nous figurons percevoir la lumière du progrès. Il ne peut y avoir de progrès véritable qu'intérieur. Le progrès matériel est un néant. »
Julien Green, Journal, 22 mars 1943


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