samedi 10 octobre 2026

L’histoire de la ville d’Arvida


 Peu de Québécois le savent : c’est à Arvida, que s’est joué un pan décisif de la Seconde Guerre mondiale.
Fondée en 1926 comme ville planifiée pour accueillir les ouvriers de l’imposante aluminerie, Arvida est devenue la capitale mondiale de l’aluminium. Pendant la guerre, jusqu’à 90 % de l’aluminium du Commonwealth provenait de cet endroit! En 1942, l’usine d’Arvida était devenue la plus grande du monde, grâce à sa proximité avec les grands barrages hydroélectriques qui permettaient de produire beaucoup d'énergie à faible coût.
La ville était tellement stratégique qu’elle devint une véritable forteresse, protégée par 3 000 soldats, des canons antiaériens et la base de Bagotville.
Fusionnée à Jonquière en 1975, puis intégrée à Saguenay en 2002, Arvida a conservé son identité unique et son architecture remarquable. En 2018, le gouvernement du Québec a reconnu le secteur comme site patrimonial, le 13ᵉ du Québec et le premier du Saguenay–Lac-Saint-Jean.
Bref, sans Arvida et les travailleurs québécois, la victoire alliée aurait été bien plus incertaine. C'est un rappel qu'on a d'extraordinaires ressources naturelles et humaines chez nous, et qu'on peut accomplir de grande chose quand on les met en valeur.


Une créature immortelle


 Elle tient dans une goutte d’eau. Et pourtant, elle a résolu une équation que l’humanité entière cherche encore.
Quelque part dans les profondeurs de la Méditerranée, entre la Sardaigne et la Corse, dérive une créature presque invisible. Turritopsis dohrnii. Quatre millimètres. Pas de cerveau. Pas de cœur. Mais une capacité que la science a mis des décennies à comprendre.
Quand elle est blessée, affamée ou simplement vieillissante, cette méduse fait quelque chose d’inédit dans le règne animal : elle revient en arrière. Ses cellules adultes se reprogramment, redeviennent des cellules souches, et l’organisme entier régresse au stade de polype — son état juvénile. Puis elle recommence à grandir. Encore et encore.
Ce processus, appelé transdifférenciation, a été documenté pour la première fois en 1996 par des chercheurs italiens de l’université de Lecce. Depuis, des laboratoires au Japon et en Espagne tentent de comprendre quels gènes orchestrent ce retour à zéro.
Elle ne triche pas. Elle ne résiste pas à la mort. Elle la contourne, avec une élégance que même les plus grands biologistes peinent à expliquer.
Quatre millimètres d’énigme, flottant dans une mer où les hommes ont construit des empires. Il y a quelque chose d’humiliant là-dedans. Et de magnifique.


Les femmes dirigeaient, elles ne se taisaient pas

Dans une salle de cours de théologie des années 1960, une jeune universitaire leva la main pour contester une vérité que ses professeurs masculins tenaient pour acquise : celle selon laquelle les Écritures ordonnaient aux femmes de garder le silence à l'église.
Rosemary Radford Ruether refusait d'accepter l'autorité sans en vérifier les sources.
En examinant minutieusement les manuscrits grecs originaux, les lettres anciennes et les données archéologiques, elle mit au jour une réalité qui ne se contentait pas de remettre en question la tradition : elle révélait une entreprise d'effacement historique vieille de plusieurs siècles.
Les femmes n'étaient pas restées silencieuses dans l'Église primitive ; elles en avaient assuré la direction.
Phœbé était désignée comme diaconesse en utilisant exactement le même terme grec que celui appliqué aux hommes. Junia était explicitement qualifiée d'apôtre. Priscille enseignait la doctrine sur un pied d'égalité, et Marie-Madeleine fut choisie comme premier témoin pour annoncer la résurrection, ce qui lui valut, dès les premiers temps, le titre d'« apôtre des apôtres ».
Ces femmes n'étaient pas de rares exceptions. Elles étaient des figures dirigeantes fondamentales.
Rosemary a retracé comment, des siècles après Jésus, des institutions religieuses en quête de hiérarchie ont commencé à réécrire systématiquement le récit. Des noms furent modifiés — comme le remplacement du prénom féminin « Junia » par le prénom masculin inventé « Junias » dans les bibles médiévales — et les positions d'autorité occupées par des femmes furent délibérément minimisées ou réinterprétées.
Lorsque Rosemary confrontait les textes originaux à la question de savoir quand Dieu aurait changé d'avis sur le rôle des femmes dans la direction de l'Église, la conclusion s'imposait d'elle-même : Dieu n'avait pas changé d'avis. C'était l'institution qui avait fabriqué une approbation divine pour consolider un pouvoir humain.
Pendant six décennies, Rosemary a dû affronter une vive opposition institutionnelle, des condamnations publiques et des obstacles professionnels.
Elle a néanmoins poursuivi son travail d'écriture et d'enseignement, publiant plus de quarante ouvrages, dénonçant la « théologie de la domination » et bâtissant, à elle seule, les fondements académiques des théologies féministes et de la libération modernes, jusqu'à sa disparition en 2022.
Aujourd'hui, chaque femme qui monte en chaire suit une voie que Rosemary a contribué à tracer, en remettant en lumière des noms oubliés tels que ceux de Phœbé, Junia et Priscille.
 

vendredi 9 octobre 2026

Température du jour à Arvida (9 octobre 2026)


 

Une épouvantable belle-famille française

Son beau-père convoitait sa fortune.

Lorsqu'elle refusa de céder ce qui lui appartenait, il tenta de lui ôter la vie.
Née au sein d'une famille extrêmement fortunée de La Nouvelle-Orléans, Micaela Almonester épousa un membre de l'aristocratie française alors qu'elle n'avait que seize ans. Ce qui semblait être un mariage de rêve se transforma rapidement en un combat douloureux, qui dura des décennies, pour préserver l'héritage qu'elle avait reçu.
La famille de son mari voulait mettre la main sur sa fortune. Micaela refusa de céder.
Puis, en 1834, ce conflit bascula dans un cauchemar qu'elle n'oublierait jamais.
Son beau-père, Xavier de Pontalba, alors âgé de 80 ans, la coinça dans une chambre à l'étage du château familial, en France.
Il braqua son arme sur elle et fit feu à bout portant.
Il tira une seconde fois.
Elle fut touchée par quatre balles.
L'une d'elles blessa grièvement son sein gauche. Alors que Micaela tentait désespérément de saisir l'arme, un autre coup de feu lui brisa la main, lui faisant perdre deux doigts.
Et pourtant, contre toute attente, elle survécut.
Xavier se retrouva à court de munitions. Incapable d'achever le meurtre qu'il avait entrepris, il se retira et mit fin à ses jours.
Micaela survécut.
Mais survivre à l'agression n'était que le début. Pendant des années, elle lutta devant les tribunaux français pour reprendre le contrôle de ses biens. Elle finit par l'emporter.
Elle fit alors quelque chose de remarquable de cette fortune que d'autres avaient failli la tuer pour se l'approprier.
Elle retourna à La Nouvelle-Orléans et contribua à transformer le cœur même de la ville.
À partir de 1849, Micaela supervisa la construction de deux magnifiques rangées d'élégantes maisons de ville en brique, faisant face à ce qui allait devenir Jackson Square. On raconte qu'elle était si soucieuse de la perfection des détails qu'elle n'hésitait pas à monter sur des échelles, vêtue d'une tenue de travail masculine, pour inspecter elle-même le travail des ouvriers.
Plus de 170 ans plus tard, ces bâtiments sont toujours debout.
Ils sont connus sous le nom de « Pontalba Buildings ». La femme dont la propre famille a tenté de tout lui ravir a survécu, a riposté et a inscrit son nom à jamais dans le fer et la brique de l'une des places les plus célèbres d'Amérique.
 

Elle s'appelle Navanethem « Navi » Pillay et vient de recevoir le Nobel de la Paix

En 1967, une jeune femme d'origine indienne a ouvert un cabinet d'avocats dans l'Afrique du Sud de l'apartheid, un pays où la discrimination raciale imprégnait presque tous les aspects de la vie quotidienne.
Près de 60 ans plus tard, elle a reçu le prix Nobel de la paix.
Elle s'appelle Navanethem « Navi » Pillay.
Née à Durban en 1941, Navi Pillay a grandi sous un régime qui dictait les lieux de résidence, d'études et de travail en fonction de la race. En tant que femme d'origine indienne tamoule, elle a dû affronter la discrimination sur deux fronts.
Pourtant, elle est devenue avocate.
En 1967, elle est devenue la première femme à ouvrir un cabinet d'avocats dans la province sud-africaine du Natal. Elle a défendu des prisonniers politiques et des militants anti-apartheid, dont Nelson Mandela, défiant ainsi un gouvernement qui avait inscrit l'inégalité raciale dans ses lois.
Sa carrière a ensuite pris un tournant extraordinaire.
En 1995, après la fin de l'apartheid, Navi Pillay est devenue la première femme de couleur nommée à la Haute Cour d'Afrique du Sud.
Peu après, elle a été confrontée à des crimes commis bien au-delà des frontières de son pays.
En tant que juge au Tribunal pénal international pour le Rwanda, elle a contribué à établir un précédent juridique majeur : le viol et les violences sexuelles pouvaient constituer des actes de génocide.
Il s'agissait d'une reconnaissance historique des atrocités commises à l'encontre des femmes, dont les souffrances avaient été trop souvent ignorées par le droit international.
Navi Pillay a par la suite exercé les fonctions de juge à la Cour pénale internationale et de Haut-Commissaire des Nations unies aux droits de l'homme.
Son travail a également suscité de vives controverses. Elle a présidé une commission de l'ONU concluant qu'Israël avait commis un génocide à Gaza, une affirmation qu'Israël a rejetée avec véhémence.
À travers des décennies de bouleversements politiques, sa carrière est restée guidée par la conviction que même les gouvernements et les individus les plus puissants doivent rendre des comptes au regard du droit international.
Le 9 octobre 2026, le Comité Nobel norvégien a décerné le prix Nobel de la paix à Navi Pillay, alors âgée de 85 ans, pour son action en faveur de la paix et du droit international.
Celle qui avait débuté sa carrière en combattant l'apartheid dans un tribunal sud-africain était devenue l'une des plus éminentes défenseures de la justice internationale au monde. L'une de ses réalisations les plus marquantes a été de contribuer à établir que les violences sexuelles à l'encontre des femmes pouvaient être poursuivies en tant que génocide.
 

Le fjord du Saguenay

Ce serait une photo de notre fjord, le fjord du Saguenay !
On pourrait dire qu’elle est réussie !
 

jeudi 8 octobre 2026

Température du jour à Arvida (8 octobre 2026)


 

Nos frères les animaux


 

À PROPOS D'ANNE CARSON de Douglas Kennedy


À PROPOS D'ANNE CARSON

de Douglas Kennedy


C'est une nouvelle absolument formidable que la poétesse canadienne Anne Carson se voie décerner le prix Nobel de littérature 2026. Elle compte parmi mes poètes modernes préférés de ces dernières décennies (aux côtés de la regrettée Louise Glück, compatriote américaine lauréate du prix en 2020). Son inventivité linguistique ; sa capacité à faire jaillir de nouvelles perspectives dans l'espace qui sépare — comme le notait Eliot — le mouvement de l'acte ; sa lucidité empreinte d'empathie face à tous ces besoins, désirs et rêves qui nous piègent (mais en lesquels nous devons pourtant continuer de croire)... elle possède une voix d'une originalité absolue... une voix qui en dit long sur la solitude essentielle qui nous hante tous.

Bravo, Madame Carson ! Ce prix Nobel est amplement mérité !

Voici une citation tirée de la traduction d'Euripide (depuis le grec ancien) réalisée par Anne Carson... ainsi qu'une courte miniature poétique, bouleversante (et qui n'a rien de « petit » si l'on songe à la portée de ses implications).

« Pourquoi la tragédie existe-t-elle ? Parce que tu es empli de rage. Pourquoi es-tu empli de rage ? Parce que tu es empli de chagrin. »
― Anne Carson (traductrice)
*Grief Lessons: Four Plays by Euripides*

« Tu te souviens trop,
m'a dit récemment ma mère.
Pourquoi s'accrocher à tout cela ? Et j'ai répondu :
Où pourrais-je le déposer ? »
― Anne Carson
*Glass, Irony and God*

 

Serge et Bacchus

Peu de chrétiens allumeront des bougies aujourd'hui (7 octobre) pour célébrer la fête de saint Serge et saint Bacchus... les saints patrons du mariage gay. C'étaient des soldats romains convertis au christianisme ; ils furent torturés et mis à mort pour avoir refusé de se prosterner devant une statue de Jupiter. Après que Serge eut été battu à mort, il apparut en vision à Bacchus, à la veille de l'exécution de ce dernier, pour lui dire : « Bien que mon corps ait été arraché au tien, je demeure avec toi par le lien de notre union »... Ils étaient unis par le rite de l'« adelphopoïèse », que l'Église traduit par euphémisme comme une « amitié affectueuse ». En réalité, bien entendu, la traduction exacte devrait être « mariage gay » (ou mariage « mono-sexuel» s’il s’agit du mariage de 2 femmes) ... un lien d'union pour lequel l'Église possède des saints patrons... tout en qualifiant cette union d'abomination.


 

Les taces humaines n’existent pas

En 1928, une Indienne de 22 ans arrive à Berlin pour étudier l'anthropologie dans l'un des principaux instituts européens consacrés à la science raciale. Son directeur de thèse lui confie une mission dont la conclusion est déjà toute tracée.
Les recherches d'Irawati Karve aboutiront au résultat inverse.
Karve étudie sous la direction d'Eugen Fischer à l'Institut Kaiser-Wilhelm d'anthropologie, d'hérédité humaine et d'eugénisme. Fischer est un théoricien racialiste éminent dont les travaux seront plus tard étroitement associés à la science raciale de l'ère nazie.
Il charge Karve d'étudier l'asymétrie des crânes humains. Ce projet repose sur une théorie raciale : les crânes européens seraient plus asymétriques, notamment du côté droit, une caractéristique interprétée comme la preuve d'un développement rationnel et culturel supérieur. À l'inverse, les crânes africains seraient plus symétriques.
On attend de Karve qu'elle apporte la preuve de cette théorie.
C'est ce qu'elle fait.
À partir de 149 crânes classés comme européens, africains et mélanésiens, elle en compare méticuleusement les mesures.
La différence raciale qu'elle cherchait n'existe pas.
Karve conclut qu'il n'existe aucune différence raciale significative quant à la fréquence de l'asymétrie crânienne. Elle propose même une explication alternative : l'asymétrie pourrait être liée à des facteurs physiques, tels que la courbure de la colonne vertébrale, plutôt qu'à la race ou à une supériorité « civilisationnelle » innée.
C'est un résultat saisissant au sein d'une institution fondée sur la classification raciale.
Fischer valide sa thèse, mais lui attribue la note minimale.
Karve rentre en Inde en 1930 et devient l'une des pionnières de l'anthropologie dans le pays, réalisant par la suite des travaux influents sur la parenté, les castes, la culture et la société indiennes.
Ses recherches berlinoises méritent aujourd'hui une attention particulière en raison de la suite des événements.
En quelques années, les théories raciales autrefois débattues au sein des institutions universitaires allemandes s'intègrent à la machine de l'État nazi.
L'expérience de Karve demandait aux crânes humains de confirmer une hiérarchie.
Les mesures s'y sont refusées. 

mercredi 7 octobre 2026

Température du jour à Arvida (7 octobre 2026)


 

Fin des courses de chevaux à Singapour

Singapour a officiellement mis un terme aux courses de chevaux sur son territoire en octobre 2024. Le gouvernement a pris cette décision afin de réaffecter les terrains du Singapore Turf Club à des projets de logement et de loisirs pour la population. Cette mesure marque la fin définitive des compétitions équestres organisées à Kranji après plus d'un siècle d'activité. Le site sera désormais transformé pour répondre aux nouveaux besoins urbains de la cité-État.

Le seul animal qui pense qu’il n’est pas un animal


lundi 5 octobre 2026

Température du jour à Arvida (5 octobre 2026)


 

Un gel qui regénère le tissu cardiaque endommagé


En Argentine, une biologiste de 25 ans a mis au point un gel injectable capable de stimuler la régénération du tissu cardiaque endommagé après une crise cardiaque.
Pilar Ferrer et son équipe ont élaboré cet hydrogel expérimental en s'inspirant de la structure complexe de la matrice de soutien de la membrane amniotique humaine.
Le concept est d'une simplicité géniale : lors d'une crise cardiaque, une partie du muscle cardiaque meurt et se transforme en un tissu cicatriciel permanent.
Au lieu de remplacer le tissu, ce biogel sert d'échafaudage cellulaire temporaire autour de la lésion.
Une fois injecté, il libère des signaux biologiques ciblés qui stimulent la croissance des vaisseaux sanguins, inhibent l'inflammation délétère et accélèrent le processus naturel de réparation.
Bien que les premiers essais sur des modèles animaux aient fourni des résultats extrêmement prometteurs, la thérapie en est encore au stade préclinique et n'a pas encore fait l'objet d'essais cliniques chez l'homme.
En cas de succès, cette avancée pourrait révolutionner la prise en charge des affections cardiaques en permettant à l'organisme d'inverser les dommages chroniques causés par un infarctus.
Et la biologiste visionnaire à l'origine de ce projet n'a que 25 ans.
 

Les mémoires de Khrouchtchev

Le ronronnement d'un magnétophone à bandes installé sur une véranda en bois rompait le silence absolu du Kremlin. Dans sa datcha d'État de Petrovo-Dalneye, à une trentaine de kilomètres à l'ouest de Moscou, un homme âgé, emmitouflé dans un fauteuil en osier, parlait à voix basse dans un microphone. Il s'agissait de Nikita Khrouchtchev, l'ancien Premier secrétaire du Parti communiste et chef du gouvernement soviétique. Après son éviction brutale en octobre 1964 par Léonid Brejnev, l'homme qui avait dénoncé Joseph Staline et tenu tête à John F. Kennedy avait été rayé de la vie publique. Les encyclopédies soviétiques avaient supprimé son nom, les médias d'État ne le mentionnaient plus et des gardes du KGB surveillaient ses moindres faits et gestes, jour et nuit. Réduit au statut de « retraité d'importance nationale », Khrouchtchev était censé sombrer dans l'oubli. Pourtant, au fil de centaines d'heures d'enregistrements clandestins, le titan déchu a bravé l'État policier qui le tenait en joue pour transmettre au monde sa propre version de l'histoire.
Cet acte de défiance silencieuse a débuté en 1966, né d'un mélange d'ennui profond, de dépression et d'indignation. Après avoir dirigé une superpuissance nucléaire pendant dix ans, Khrouchtchev se retrouvait réduit à l'état de paria étroitement surveillé : son téléphone était sur écoute et les visiteurs étaient refoulés à l'entrée de sa propriété. Profondément amer de voir le régime de Brejnev réhabiliter l'image de Staline et réécrire l'histoire pour effacer ses propres réalisations, Khrouchtchev a décidé de prendre la parole. Encouragé par son fils Sergueï, ingénieur en aérospatiale, il a commencé à dicter ses souvenirs sur bande magnétique. Assis dans son jardin ou arpentant son salon, un microphone portable à la main, l'ancien dirigeant racontait les rouages ​​internes de l'empire soviétique : les terrifiants banquets nocturnes de Staline, les machinations meurtrières de Lavrenti Beria, la décision d'installer des missiles nucléaires à Cuba et la rupture idéologique avec Mao Zedong.
L'enregistrement de ces souvenirs était une opération extrêmement périlleuse. Khrouchtchev faisait l'objet d'une surveillance constante de la part de la Neuvième direction du KGB, des micros étant dissimulés un peu partout dans sa datcha et son domaine. Conscient que les agents de sécurité pouvaient faire irruption dans la propriété à tout moment, Sergueï Khrouchtchev transportait les bandes enregistrées jusqu'à Moscou, les dissimulant dans des coffres de voiture ou chez des amis de confiance. Un petit groupe de dactylographes travaillant dans le secret et sans relâche transcrivait des centaines d'heures d'enregistrements bruts sur des milliers de feuillets. Lorsque Khrouchtchev fut victime d'une grave crise cardiaque en 1968, sa famille comprit que si le patriarche venait à mourir, le KGB saisirait et détruirait immédiatement ces archives. Sergueï en conclut que la seule façon d'empêcher cette destruction était de faire publier les mémoires à l'étranger.
Le transfert vers l'Occident s'opéra par des voies clandestines hors du commun. Des extraits des bandes et des transcriptions furent remis à des intermédiaires, notamment au journaliste soviétique Victor Louis — une figure trouble entretenant des liens avec des correspondants occidentaux ainsi que des réseaux complexes au sein des services de renseignement. Des copies furent exfiltrées d'URSS à destination de Time Inc. et de la maison d'édition Little, Brown and Company. Aux États-Unis, un jeune universitaire et journaliste nommé Strobe Talbott passa des mois enfermé dans une pièce sécurisée à traduire et à vérifier l'authenticité de ces enregistrements d'une ampleur considérable. Pour la première fois dans l'histoire moderne, un ancien maître du Kremlin livrait au public occidental un récit sans fard, à la première personne, sur les rouages ​​du pouvoir soviétique.
La nouvelle de la publication imminente provoqua un véritable séisme au Kremlin. Fin 1970, alors que la presse internationale annonçait la sortie du livre, un Politburo furieux convoqua Khrouchtchev devant le Comité central. Arvīds Pelše, président intransigeant de la Commission de contrôle du Parti, soumit l'ancien dirigeant — alors âgé de soixante-seize ans — à un interrogatoire brutal, l'accusant de trahison et exigeant qu'il désavoue le texte. Malgré une santé déclinante, Khrouchtchev riposta avec la fougue qui avait marqué son règne. Il refusa de signer des aveux ou de renoncer à sa dignité, affirmant à Pelše qu'en tant que citoyen et bolchevik, il avait le droit de consigner sa vie par écrit. Pour apaiser la direction du Parti et protéger sa famille, il accepta seulement de faire une brève déclaration, soigneusement formulée, à l'agence de presse TASS, niant avoir transmis des documents à des éditeurs étrangers.
En décembre 1970, *Khrouchtchev se souvient* parut à l'échelle internationale ; l'ouvrage devint immédiatement un best-seller mondial et une dénonciation accablante du despotisme soviétique. Lorsque Nikita Khrouchtchev mourut d'une insuffisance cardiaque neuf mois plus tard, le 11 septembre 1971, le Kremlin répliqua par une mesquinerie vindicative : on lui refusa des funérailles nationales ainsi qu'une sépulture près du mur du Kremlin aux côtés d'autres dirigeants soviétiques, et il fut inhumé au cimetière de Novodievitchi, accompagné d'une brève notice nécrologique omettant sa carrière politique. Pourtant, sa voix survécut à la censure destinée à l'étouffer. En enregistrant ses paroles sur bande magnétique et en bravant l'appareil de sécurité qu'il avait lui-même dirigé, Nikita Khrouchtchev fit en sorte que le régime qui l'avait effacé ne puisse jamais réduire sa vérité au silence.