lundi 28 septembre 2026
Vraie alliance
Les alliances militaires évoquent souvent l'interopérabilité de manière abstraite, mais l'acquisition de sous-marins par le Canada offre un exemple concret de ce qu'elle implique réellement sur le terrain. Si le Canada honore la totalité de sa commande, le pays, la Norvège et l'Allemagne pourraient exploiter conjointement jusqu'à 24 sous-marins de la classe Type 212CD ; la Norvège et l'Allemagne s'étant engagées pour six unités chacune, le Canada pourrait en ajouter jusqu'à douze autres. Disposer de vingt-quatre sous-marins construits selon une conception identique et répartis entre trois marines alliées constitue une capacité partagée qui, bien que rarement à la une de l'actualité, s'avère cruciale pour le maintien à long terme d'une flotte sous-marine moderne. La maintenance des sous-marins est notoirement coûteuse et complexe ; elle nécessite des pièces spécialisées, des équipes techniques hautement qualifiées et des installations dédiées, capables de prendre en charge aussi bien l'entretien courant que les refontes majeures. Lorsque trois marines exploitent une classe de sous-marins strictement identique, ces contraintes peuvent — du moins en théorie — être mutualisées, évitant ainsi à chaque pays de devoir créer et entretenir, de toutes pièces, des chaînes d'approvisionnement et des dispositifs de formation totalement distincts et incompatibles. Il convient également de souligner l'aspect lié à la formation : les équipages formés sur un Type 212CD norvégien ou allemand acquièrent des compétences directement transposables à un bâtiment canadien de même conception, ce qui aurait été impossible si chaque marine avait opté pour une classe de sous-marins différente. Pour les alliés de l'OTAN de plus en plus attentifs à la sécurité dans l'Arctique — une région qui suscite un intérêt croissant à mesure que la banquise recule —, l'exploitation par trois pays de technologies sous-marines véritablement interchangeables illustre parfaitement ce type de coopération concrète et discrète. C'est une forme de collaboration qui renforce l'alliance bien plus durablement que ne le feraient un exercice conjoint ponctuel ou une conférence de presse.
dimanche 27 septembre 2026
Celle qui a conservé la trace de tous les vols nazis
Chaque soir, en silence, elle note tout : descriptions des œuvres, dates d'expédition, numéros de convois, destinations en Allemagne et en Autriche. Hermann Göring lui-même vient plus de vingt fois choisir ses trophées, repartant un jour avec 27 tableaux en une seule visite. Vingt mille œuvres passeront ainsi sous ses yeux.
À la Libération, ses carnets deviennent une arme décisive : remis aux Monuments Men alliés, ils permettent de retrouver des dizaines de milliers d'œuvres volées. Il faudra pourtant attendre 2005 — soixante ans plus tard — pour qu'une simple plaque honore enfin son courage au Jeu de Paume.
Katalin Karokó
Katalin Karikó a grandi en Hongrie avant de s'installer aux États-Unis avec son mari et sa jeune fille en 1985.
À l'Université de Pennsylvanie, elle s'est consacrée à une question scientifique complexe : l'ARN messager pouvait-il être utilisé pour amener les cellules à produire des protéines utiles ?
Le parcours fut loin d'être facile.
En 1995, Karikó a perdu son poste universitaire, mais elle est restée au laboratoire pour poursuivre ses recherches. Des années plus tard, elle a rencontré l'immunologiste Drew Weissman ; ensemble, ils ont entamé une collaboration qui allait révolutionner le domaine.
Leur percée a eu lieu en 2005.
Ils ont découvert que la modification de certains composants de l'ARNm permettait de réduire considérablement la réaction inflammatoire indésirable déclenchée par l'ARNm synthétique. Des travaux ultérieurs ont montré que ces modifications pouvaient également accroître la production de protéines.
À l'époque, cette découverte a suscité peu d'intérêt immédiat.
Puis est arrivée l'année 2020.
La technologie qu'ils avaient mis des décennies à développer est devenue un pilier essentiel de la mise au point rapide de vaccins efficaces à ARNm contre la COVID-19. BioNTech/Pfizer et Moderna se sont appuyés sur ces recherches, ainsi que sur de nombreuses autres avancées et contributions scientifiques.
En 2023, Karikó et Weissman ont reçu le prix Nobel de physiologie ou de médecine pour leurs découvertes sur les modifications des bases nucléosidiques, qui ont rendu possibles des vaccins efficaces à ARNm contre la COVID-19.
Georges Perec
LE VISAGE OUBLIÉ DU MAÎTRE DE L'OULIPO.
Non, ce n'est pas un inconnu.
Cigarette à la main, assis sur un lit, jeune et clean-shaven, ce visage-là, presque personne ne le reconnaît. Et pourtant, c'est bien lui : Georges Perec, bien avant la barbichette qui deviendra sa signature.
Cheveux courts, visage lisse, regard direct : cette photo de Georges Perec bouscule l'image que l'on garde généralement de lui, celle d'un homme plus âgé, barbe taillée, silhouette immédiatement identifiable dans le paysage littéraire français. Ici, rien de tout ça. Juste un jeune homme, cigarette entre les doigts, assis sur un lit aux draps rayés.
Le cliché correspond vraisemblablement au tout début de sa carrière, autour de la sortie des Choses en 1965, le roman qui lui vaut, à seulement 29 ans, le prix Renaudot, et qui le propulse d'un coup sur la scène littéraire. C'est aussi l'époque où il n'a pas encore rejoint l'Oulipo, ce collectif d'écrivains joueurs de contraintes qu'il intègre en 1967, et bien avant La Disparition (1969), ce roman entier écrit sans la lettre « e », qui le rendra définitivement culte.
Ce qui frappe, c'est ce contraste entre l'image figée dans nos mémoires collectives, celle d'un Perec plus mûr, presque austère, et ce jeune homme presque banal, qui pourrait être n'importe quel Parisien des années 1960. Une preuve, s'il en fallait une, que même les visages les plus reconnaissables ont eu leur version méconnue.
samedi 26 septembre 2026
Des panneaux de verre transparents qui produisent de l’électricité
C'est le genre d'innovation qui, à ce stade, devrait déjà être omniprésente. Imaginez un avenir où chaque fenêtre — qu'il s'agisse de bureaux, de logements ou d'espaces publics — produirait silencieusement de l'électricité. Cela nous rappelle que certaines des solutions les plus révolutionnaires ne sont pas spectaculaires : ce sont celles qui s'intègrent harmonieusement à notre quotidien tout en apportant une réponse à des enjeux majeurs.
Françoise Gilot, celle qui ne s’est pas laissée faire par le peintre fasciste stalinien
Par un après-midi ensoleillé de 1953, une jeune femme de 31 ans boucle calmement deux valises, installe ses deux jeunes enfants sur le siège arrière de sa voiture et met le contact. Sur le pas de la porte, l'un des hommes les plus célèbres et puissants de la planète hurle de rage. Sur de lui, il lui crie au visage qu'on ne quitte pas un homme comme lui, lui promettant qu'elle reviendra en rampant dès qu'elle réalisera qu'une femme ne vaut rien en dehors de son ombre.
Cet homme, c'est Pablo Picasso.
Et cette femme s'apprête à faire ce qu'aucune autre n'a jamais réussi avant elle : devenir la seule femme de l'Histoire à quitter le géant de la peinture en gardant son âme, sa liberté et son art intacts.
Leur histoire avait commencé dix ans plus tôt, dans le Paris occupé de 1943. Elle avait 21 ans, un talent prometteur de peintre et toute la vie devant elle. Lui en avait 61, un ego surdimensionné et une habitude cruelle : réduire les femmes de sa vie à l'état de déesses puis de paillassons.
Pendant dix ans, Françoise Gilot a vécu dans l'œil du cyclone.
Elle est devenue sa muse, sa compagne et la mère de ses enfants, Claude et Paloma. Mais être la muse de Picasso avait un prix terrifiant : subir sa tyrannie émotionnelle, ses humiliations répétées et ses tentatives permanentes de réduire son talent à néant.
Elle a vu les femmes qui l'avaient précédée sombrer dans la folie ou le désespoir. Alors, pour ne pas s'éteindre à son tour, Françoise a fait un choix d'un courage inouï.
Elle a continué à peindre chaque jour dans l'ombre, protégeant son étincelle créative comme un trésor sacré.
Et le jour où elle a franchi cette porte, elle a brisé la malédiction.
Fou de rage, Picasso a tout fait pour détruire sa carrière et sa réputation, tentant même de faire interdire en justice la publication de ses mémoires. Mais Françoise s'est battue devant les tribunaux et a gagné.
Loin d'être une simple note de bas de page dans la biographie d'un grand homme, la vie de Françoise Gilot est devenue son propre chef-d'œuvre :
Ses tableaux ont rejoint les plus grands musées du monde, du Met au MoMA.
Elle s'est réinventée aux États-Unis et a épousé plus tard le célèbre scientifique Jonas Salk, inventeur du vaccin contre la poliomyélite, cette fois en égale absolue.
Elle a vécu jusqu'à l'âge exceptionnel de 101 ans, peignant et exposant jusqu'à son dernier souffle en 2023.
Françoise Gilot n'a pas attendu qu'on lui donne la permission d'exister. Elle a prouvé au monde qu'on n'a pas à sacrifier sa propre lumière pour faire briller l'ego de quelqu'un d'autre.
Dans la vie, il arrive que l'on se retrouve dans l'ombre étouffante d'un travail, d'une relation ou d'une attente sociale qui nous demande de jouer les seconds rôles. Mais il ne tient qu'à nous de reprendre le pinceau pour peindre notre propre histoire.
Parce qu'au fond, la plus belle des victoires sur ceux qui ont voulu nous diminuer, c'est de réussir sa vie en restant totalement fidèle à soi-même.


















