Le plus ancien planétarium encore en activité se trouve dans une petite ville de Frise, aux Pays-Bas. Construit à la fin du XVIIIe siècle, ce n’est pas un planétarium à projection comme ceux qu’on trouve un peu partout dans le monde aujourd’hui. Son cœur est un planétaire de grande taille, un modèle mécanique du système solaire qui reproduit le mouvement des planètes en temps réel. À l’exception de quelques brèves interruptions, il n’a jamais cessé de fonctionner. L’homme qui a conçu cette machine était un astronome amateur et un artisan de génie nommé Eise Eisinga. Ainsi que le montre Sandra Langereis dans la biographie qu’elle vient de lui consacrer, il fut aussi un brillant entrepreneur, un marchand avisé, un conseiller municipal et un député très actif, l’un des plus ardents « patriotes », ces bourgeois qui luttaient pour l’instauration d’un régime démocratique dans la république des Provinces-Unies.
Il est né en 1744. Cardeur de laine, son père était d’une extraordinaire habileté. À l’aide d’un tour à bois fabriqué des ses mains, il avait construit, outre un petit bateau à voile, plusieurs cadrans solaires, un orgue domestique et un clavecin. Eise hérita de ses talents. Durant dix ans, il apprit aussi auprès de lui le métier qu’il allait pratiquer toute sa vie : le lavage, le cardage, le filage et la teinture de la laine, ainsi que le commerce de la laine peignée, base de la fabrication du drap, tissu employé pour les vêtements, le linge de maison et les tissus d’ameublement, à une époque où le coton n’était pas encore couramment utilisé.
Très tôt, il manifesta un intérêt marqué et de fortes dispositions pour les mathématiques. Bien qu’assez aisés, ses parents ne pouvaient se permettre de l’inscrire à l’université qui était très chère, dont la fréquentation l’aurait empêché de travailler dans l’entreprise familiale, et où l’enseignement était d’ailleurs donné en latin, qu’il n’avait pas étudié. Dans le milieu d’entrepreneurs cultivés où il vivait, l’idéal d’émancipation par l’éducation qui était celui des Lumières était toutefois très vivant. Il fut autorisé à prendre des leçons chez un teinturier de laine nommé Willem Wytses, qui complétait ses revenus en donnant des cours de mathématiques. Il enseigna à Eise l’arithmétique avancée que les commerçants devaient impérativement maîtriser dans un monde sans machines à calculer ni caisses enregistreuses, et même sans mesures standards, ainsi qu’un peu d’algèbre et de géométrie. Le reste, Eise l’apprit seul, en même temps que l’astronomie. Observer le lever et le coucher des « étoiles errantes » (les cinq planètes visibles à l’œil nu) était alors une manière assez courante d’occuper ses soirées. Chez lui, l’astronomie devint une vraie passion.
Le 6 juin 1761, à l’âge de 17 ans, il eut l’occasion d’assister à une expérience effectuée par Wytses pour visualiser le transit de Vénus (l’alignement exceptionnel de la Terre, de Vénus et du Soleil), l’événement astronomique le plus important de la fin du XVIIIe siècle après le passage de la comète de Halley en 1759, puisqu’il permit de calculer avec précision la dimension du système solaire. Ce spectacle lui donna l’idée de familiariser le public avec les lois gouvernant l’univers à l’aide d’un dispositif visuel.
Il ne la concrétisa que beaucoup plus tard, lorsqu’après s’être marié il s’établit dans la ville de Franeker. C’est là qu’au bout de sept ans d’un travail colossal réalisé parallèlement à ses activités commerciales avec l’aide de son père et de son frère, il inaugura en 1781 le planétarium qui l’a rendu célèbre. Il l’avait installé à son domicile, dans la pièce principale qui servait de salon, au fond de laquelle se trouvait le lit-armoire surélevé dans lequel lui et sa femme dormaient. Au plafond, une série de rainures concentriques matérialisent les orbites des six planètes connues au moment où l’appareil a été conçu. Les sphères figurant ces planètes occupent les positions de celles-ci à chaque instant et tournent autour de celle qui figure le Soleil au même rythme que dans la réalité, accomplissant une rotation complète en 88 jours pour Mercure, 225 pour Vénus, 365 pour la Terre, 687 pour Mars, 4 333 pour Jupiter et 10 758 pour Saturne, qui ne retrouve donc sa position initiale qu’au bout de 29 ans.
Les sphères ne sont pas à l’échelle (si elles l’étaient, les planètes seraient quasiment invisibles), mais les distances relatives sont respectées. Selon la première loi de Kepler, les orbites des planètes sont elliptiques et, selon la deuxième, la vitesse de rotation des planètes augmente lorsqu’elles sont proches du Soleil. Eisinga a excentré les cercles pour créer une impression d’ellipses, et assuré par un artifice mécanique que la vitesse de rotation des planètes change selon qu’elles sont censées se trouver plus ou moins loin du Soleil. Sur la partie du plafond proche du lit et au-dessus de celui-ci se trouvent plusieurs cadrans indiquant l’heure et le jour de la semaine, l’année, les phases de la Lune, l’heure du lever et du coucher du Soleil, ainsi qu’une carte de la voûte céleste sur laquelle on peut voir le Soleil accomplir un tour complet de l’écliptique.
Le tout est mis en mouvement par un gigantesque mécanisme d’horlogerie situé dans le plafond. Composé de dizaines de pignons et de roues en bois de chêne formant des engrenages équipés de milliers de clous métalliques en guise de dents, il est entraîné par neuf poids qui doivent être remontés régulièrement et réglé par un balancier oscillant 80 fois par minute. Son rythme pouvant varier en fonction de la température, il doit être ajusté de temps en temps, de même que l’ensemble du mécanisme. Ceci se fait sans difficultés, Eisinga ayant laissé des instructions très précises accompagnées de dessins techniques d’une grande beauté pour l’entretien et la maintenance du planétarium. L’univers que reproduit cette machine est l’univers stable, ordonné et éternel de Newton, celui du grand « Grand Horloger », en l’existence duquel la confiance d’Eisinga en la raison humaine ne l’empêchait nullement de croire.
Entré au conseil communal de Franeker en 1777, il y déploya des efforts considérables en faveur de l’éducation et de l’assistance aux pauvres. Fervent « patriote », il s’opposait au gouvernement autoritaire et oligarchique du « stathouder » (gouverneur), le prince Guillaume V d’Orange-Nassau, soupçonné non sans raison de vouloir rétablir la monarchie dans les Provinces-Unies. Une révolte contre le pouvoir central éclata en 1787, dont Franeker était le centre. Il y joua un rôle très actif. Lorsque Guillaume V obtint de ses alliés prussiens qu’ils marchent sur la ville, il dut fuir, tout d’abord en Allemagne, puis dans un village près de Groningue. En son absence, sa femme, qui était restée sur place, mourut. Arrêté par les Orangistes, après quelques mois de prison, il fut condamné à cinq ans d’exil.
Trois ans plus tard, cependant, la « révolution batave » permettait aux patriotes de s’emparer du pouvoir. Eisinga revint à Franeker, où il se remaria et reprit ses activités professionnelles, tout en exerçant des fonctions représentatives à l’Assemblée de Frise, puis comme délégué à l’Assemblée nationale où il participa à l’élaboration de mesures d’esprit libéral et social en faveur de la liberté de la presse, de l’aide aux démunis et de l’instruction. En 1806, la République batave prenait fin. Après un intermède de gouvernement par la France napoléonienne, la monarchie fut instaurée en 1813. Eisinga dut s’en accommoder. Il reçut même en 1818 à Franeker la visite de Guillaume 1er, premier roi des Pays-Bas, qui admira tellement le planétarium qu’il finit par l’acheter en payant pour son entretien. Plusieurs projets de construction d’autres planétariums restèrent sans suite.
Eise Eisinga mourut 1828 à Franeker à l’âge avancé de 84 ans. Quelques mois auparavant, le conseil municipal de la ville avait organisé en son honneur une cérémonie à l’occasion de laquelle on dévoila un portait de lui destiné à la salle de réunion du conseil. Sa réalisation avait été confiée à Willem Bartel van der Kooi, réputé pour ses portraits des membres de l’élite frisonne. Eisinga posa dans son atelier et le peintre se rendit à plusieurs reprises à Franeker pour voir de près le planétarium. Celui-ci est représenté sur la toile avec quelques libertés. Son image est simplifiée. « Pour rendre l’arrière-plan […] plus épuré et moins distrayant, fait remarquer Sandra Langereis, le peintre a omis les portes du placard et le lit-coffre d’Eise. [Il] a remplacé ces éléments […] si caractéristiques de la réalité de la salle du planétarium par un mur du fond plat et fictif, semblant entièrement composé de panneaux de bois finement travaillés, donnant ainsi au planétarium l’apparence d’une salle de musée. »
Les modèles habituels de van der Kooi, des bourgeois et des notables, avaient coutume de prendre des poses avantageuses. Mais Eisinga se tient dans une attitude modeste. Son regard n’est pas dirigé droit vers le spectateur, mais vers le bas et légèrement de côté. Conformément à l’usage pour les portraits de savants, il est entouré de ses instruments de travail : un petit planétarium de table qu’il avait récemment conçu, le dessin annoté d’une éclipse solaire devant lui. Il est vêtu sobrement, quasiment avec austérité, du costume noir rehaussé d’un foulard blanc qui constituait l’uniforme des administrateurs. Comme l’observe finement Langereis, on dirait qu’il attend patiemment que le peintre ait fini son travail pour reprendre le sien. Il n’est pas exclu que l’artiste ait légèrement flatté son modèle : on n’a pas le sentiment de se trouver face à un octogénaire. Mais de ce portait émane malgré tout une impression de réalisme, en même temps qu’une grande force. L’image qu’il donne d’Eise Eisinga est celle d’un homme intelligent et énergique, volontaire et bienveillant, réservé et déterminé, à la fois imaginatif et capable d’une grande concentration. Elle ressort aussi de la biographie de Sandra Langereis.