Le Québec, la société la moins américaine
de l’Amérique du nord
Par Rémi Francœur
À l’heure où le mot souveraineté revient au centre du débat public et où le président américain se permet de lancer l’idée provocatrice d’un Canada comme « 51e État », il est utile de rappeler une réalité méconnue — y compris par de nombreux Québécois. Je viens de l’État voisin, le New Hampshire : un territoire sans impôt sur le revenu ni taxe de vente, avec très peu de programmes sociaux et un ADN profondément libertarien. C’est précisément ce contraste qui m’amène à écrire qu’au sein de l’Amérique du Nord, le Québec représente une exception majeure. Sur le plan social, culturel et politique, c’est même la société qui ressemble le moins au modèle américain dominant.
Sur le plan de l’éducation, le Québec se distingue tout autant. Il offre l’un des accès universitaires les plus abordables du continent, avec des droits de scolarité parmi les plus bas, loin du modèle américain dominé par des institutions à but lucratif et un endettement étudiant massif. Ici, l’éducation est pensée comme un bien collectif, non comme un produit.
Même chose pour la petite enfance. De 1997 jusqu’à février 2025, le Québec a été le seul État en Amérique du Nord à offrir un réseau universel de services de garde. Les résultats sont mesurables : le Québec affiche l’un des plus hauts taux de participation des femmes au marché du travail. C’est le fruit d’un choix de société assumé : investir dans les familles pour libérer le potentiel économique et professionnel des femmes.
En 2014, le Québec est aussi devenu la première province canadienne à légaliser l’aide médicale
à mourir. Qu’on y soit favorable ou non, ce geste témoigne d’une approche profondément
différente des questions éthiques : une société qui privilégie l’autonomie individuelle, la
compassion et la responsabilité collective, plutôt que la moralisation ou l’interdit religieux.
À cela s’ajoute un ensemble de protections rarement égalées sur le continent : droits des
travailleurs, des consommateurs, des locataires. Ici, même les partis de centre droit appuient des
projets d’énergies renouvelables, des pôles d’innovation verte et des partenariats publics. Le
consensus de base est clair : l’État a un rôle à jouer dans la transition énergétique et dans
l’organisation du développement économique.
Plus fondamentalement encore, le rapport à l’impôt révèle une fracture culturelle profonde. Au
Québec, payer des impôts est généralement perçu comme une contribution normale à la société.
Au New Hampshire, l’absence d’impôt sur le revenu et de taxe de vente est une fierté identitaire.
Mais elle vient avec un prix : infrastructures fragiles, filet social minimal, services publics limités.
2 sur 3 2026-02-05, 10:14 a.m.Idées | Le Québec, la société la moins américaine d’Amérique du Nord |... https://www.ledevoir.com/opinion/idees/953580/quebec-societe-moins-...
Deux visions du vivre-ensemble s’opposent.
Le Québec a choisi l’autre voie. Celle d’un État social, imparfait, certes, mais structurant. Celle
d’une solidarité institutionnalisée. Celle d’un modèle où la réussite individuelle s’inscrit dans un
cadre collectif.
Tout n’est pas parfait. Il reste énormément à faire en matière de logement, d’itinérance, de lutte
contre les inégalités, de reconnaissance des minorités et d’ambition climatique. Mais à ceux qui se
disent indépendantistes « à condition » que le Québec devienne un État résolument progressiste,
je réponds ceci : si l’on compare au reste du continent, nous y sommes déjà largement. Le Québec
incarne, dans les faits, une option nord-américaine au modèle américain.
Je tiens aussi à préciser une chose essentielle : je reconnais pleinement que les Premières
Nations se situent au-delà de ce cadre. Elles étaient ici bien avant que les Amériques ne soient
« américanisées » par le capitalisme et l’ordre colonial. Leurs visions du territoire, de la
communauté et du vivant précèdent — et défient encore — nos modèles contemporains.
Pourquoi parle-t-on si peu de tout cela ? Pourquoi ces différences fondamentales sont-elles si
rarement mises en lumière ? Peut-être parce qu’elles sont devenues normales pour ceux qui vivent
ici. Peut-être aussi parce que le Québec est souvent raconté de l’extérieur, à travers un prisme qui
ne lui correspond pas.
Mais à l’heure où les repères démocratiques vacillent ailleurs, où le modèle américain montre ses
fractures, il est temps de nommer ce que le Québec est déjà : une société distincte, profondément
non américaine dans ses valeurs, ses institutions et ses choix collectifs.
Ce n’est pas un slogan. C’est un constat.

















