Il est des jours parfaits dans l’histoire de la République, comme l’inauguration place de la Nation, le 19 novembre 1899, de l’ensemble monumental du « Triomphe de la République » sculpté par Jules Dalou. Journée de fête populaire et de concorde civique, elle est magnifiée par le récit de Charles Péguy dans ses Cahiers de la Quinzaine nouvellement créés, le 5 janvier 1900. À cette époque, le gouvernement de Waldeck-Rousseau mène une politique de «.défense républicaine », repoussant avec succès le danger nationaliste qui menace la France libérale depuis les débuts de l’affaire Dreyfus. Si le capitaine Dreyfus, victime d’un second procès inique durant l’été précédent à Rennes, n’a pas été innocenté comme tous les démocrates en France et dans le monde l’attendaient, du moins est-il libéré par une grâce présidentielle exigée de Waldeck-Rousseau. Vivant, libre, il peut espérer encore la pleine et complète reconnaissance de la vérité de son innocence par la justice.
Ce 19 novembre 1899 est une victoire pour les dreyfusards qui luttent depuis plus de deux ans pour la vérité et la justice, pour la République qui a su se refonder dans le combat dreyfusard parce qu’il représente les valeurs démocratiques et la dignité civique. La beauté pure du récit de Charles Péguy capte le sens politique de l’événement, jour de gloire de la République, et l’enveloppe d’une prodigieuse lumière poétique. Le même jour, loin de Paris, Alfred Dreyfus tente de retrouver ses forces, de surmonter l’état d’épuisement qui est le sien depuis des semaines éprouvantes dans la capitale bretonne, après cinq années de détention dont quatre dans les bagnes de la République. Mais il demeure engagé, déterminé. Il prépare déjà, dans la quiétude de sa retraite familiale de Carpentras, son jour de gloire qui sera celui de la justice. Pour l’accomplir, il repart au combat, mène des luttes nombreuses avec les dreyfusards qui lui sont restés fidèles, avec ses avocats et sa famille, avec tant d’anonymes aussi, ses « amis inconnus » qui l’ont soutenu à travers des lettres passionnées, avec la partie éclairée de l’opinion publique, ces avant-gardes des sociétés démocratiques.
Enfin la victoire se dessine. Au terme d’une instruction et de débats de près de deux années, la Cour de cassation à Paris rend un arrêt historique le jeudi 12 juillet 1906, prononcé dans la Grand’ Chambre de la Cour à l’extrémité ouest du palais de Justice, regardant la place Dauphine, son petit jardin et au loin, la statue équestre d’Henri IV et le Pont neuf enjambant avec grâce les deux bras de la Seine. Le 12 juillet 1906 est le jour de gloire de Dreyfus. Ce jour-là, toutes chambres réunies, la Cour de cassation proclame la pleine et totale innocence du capitaine Dreyfus, soulignant que c’est « à tort » que l’officier a été reconnu coupable. Publiée au Journal officiel du 16 juillet 1906, cette réhabilitation est affichée dans toutes les communes de France. Dès l’arrêt rendu, la joie éclate dans sa famille et ses amis, et chez tous les défenseurs de la justice et de la France libérale. Le combat pour la vérité n’était donc pas vain, la démocratie républicaine allait grandir, les enfants pourraient vivre dans l’espoir d’un monde meilleur. La justice est rendue à l’innocent martyrisé, à l’Alsacien patriote, près de douze ans après l’enclenchement de la machination d’État qui le visait comme juif et traître, comme capitaine républicain et intellectuel détesté des corporations militaires. La victoire est éclatante, attendue et pourtant si improbable tant les forces coalisées pour l’abattre, et avec lui la République fraternelle haïe des antisémites, étaient demeurées puissantes et acharnées. Cette victoire de la justice était à peine croyable, incroyable même. Et pourtant elle s’accomplit, vraie, éclatante.
Vincent Duclert


















