mercredi 4 novembre 2026
Rainer Maria Rilke
Rainer Maria Rilke est né le 4 décembre 1875 à Prague — alors partie intégrante de l’Empire austro-hongrois — d’une mère qui aurait souhaité avoir une fille. Durant ses premières années, elle l’habillait en fille, l’appelait par un prénom féminin et le traitait comme l’enfant qu’elle n’avait pas eue. À onze ans, son père l’envoya dans une académie militaire pour laquelle il n’était absolument pas fait. Rilke y passa des années à apprendre les rouages de la discipline, découvrant, dans les interstices entre les exercices et les appels, que le seul monde qui avait un véritable sens pour lui était celui qu’il pouvait bâtir avec des mots.
Il n’a jamais cessé de le construire. Et il n’a jamais cessé de se déplacer.
À vingt-deux ans, il rencontra Lou Andreas-Salomé — une intellectuelle mariée, de quatorze ans son aînée, qui allait devenir la figure centrale de sa jeunesse. C’est elle qui lui fit remarquer que son prénom, René, était trop doux, trop peu sérieux. Elle lui suggéra « Rainer ». Il adopta ce prénom sans hésiter et le conserva jusqu’à la fin de sa vie. Ensemble, ils se rendirent deux fois en Russie. Il y rencontra Tolstoï. En parcourant les villages le long de la Volga, il sentit quelque chose se débloquer en lui : la perception d’un monde spirituel vaste et indomptable, qui allait nourrir ses plus grandes œuvres.
En 1901, il épousa une sculptrice, Clara Westhoff. Ils eurent une fille. Leur mariage se transforma rapidement en une simple correspondance : empreint d’affection mais empreint aussi de distance, il demeura une union formelle, vidée de la substance d’une vie commune ordinaire. Rilke ne pouvait être un époux au sens où le monde l’entendait. Il parvenait à peine à rester dans une même ville le temps d’une saison.
En 1902, il s’installa à Paris et passa quatre années en tant que secrétaire d’Auguste Rodin, ce sculpteur dont les mains semblaient détenir une compréhension intime du monde matériel. En observant Rodin travailler — lentement, avec une obsession tranquille, sans jamais se presser — Rilke comprit des choses essentielles sur la patience et le processus de création, des leçons qui allaient l’accompagner tout au long de sa vie.
Mais il ne pouvait rester nulle part. Il allait de demeures d’emprunt en appartements d’invités dans des châteaux, séjournant dans les salons de mécènes aristocrates qui l’hébergeaient par amour pour sa poésie, tout en s’étonnant, avec une certaine retenue, de son incapacité à mener une existence ordinaire. Il n’a jamais exercé de métier. Il vivait de la générosité d’autrui, de l’extraordinaire patience de son éditeur et de mécènes qui percevaient en lui une singularité telle qu’ils ne pouvaient exiger qu’il vive comme tout le monde.
Puis, en octobre 1911, il arriva au château de Duino.
L’édifice se dressait sur une falaise surplombant l’Adriatique, près de Trieste ; il appartenait à la princesse Marie von Thurn und Taxis, qui le lui avait mis à disposition pour l’hiver. Un matin, alors qu’une tempête soufflait depuis la mer, Rilke se promenait le long de la corniche rocheuse, au-dessus des flots. Il crut entendre quelque chose dans le vent. Il s’arrêta. Sortant son carnet, il nota ce qu’il venait d’entendre :
« Qui, si je criais, m’entendrait parmi les hiérarchies des anges ? »
C’était le premier vers de ce qui allait devenir les *Élégies de Duino*. Durant cet hiver, il composa deux poèmes — ainsi que des fragments d’autres textes — puis le travail s’interrompit. Les anges se turent.
Vint alors la guerre, qui emporta tout.
Rilke fut brièvement enrôlé, balloté par la bureaucratie militaire, avant d’être finalement libéré. Il passa des années sans presque rien écrire — paralysé, déraciné, errant à travers une Europe qui se déchirait. Les *Élégies* patientaient. Il porta en lui, durant une décennie de silence, dix vers d’un chef-d’œuvre inachevé, sans savoir si la suite verrait jamais le jour.
Dix années s’écoulèrent.
En 1921, grâce à ses mécènes, il put s’installer au château de Muzot, une petite tour médiévale située dans le canton suisse du Valais. Il y régnait un froid vif, un grand calme. Et, en février 1922, une brèche s’ouvrit.
En trois semaines, Rilke acheva les huit *Élégies de Duino* restantes. Puis, comme si un barrage avait cédé, il composa — presque d’un seul élan — l’intégralité des *Sonnets à Orphée*, soit cinquante-cinq poèmes. Il écrivit à son éditeur dans un état qui tenait moins de la satisfaction que de l’étonnement. L’œuvre l’avait traversé, telle une force élémentaire. Il mourut quatre ans plus tard, le 29 décembre 1926. Il avait cinquante et un ans.
La cause en fut une leucémie — découverte seulement après qu’une blessure à la main refusa de guérir. La blessure provenait de l’épine d’une rose. Il cueillait des roses dans le jardin de sa demeure suisse pour une visiteuse, lorsque son doigt s’écorcha et se mit à saigner. L’infection se propagea. Les médecins découvrirent ce qui se cachait dessous.
Il avait rédigé sa propre épitaphe, des années auparavant :
« Rose, ô pure contradiction, désir / de n’être le sommeil de personne sous tant de paupières. »
Il ne possédait rien. Il n’avait ni adresse, ni salaire, ni vie ordinaire. Il a tout donné — chaque année, chaque chambre empruntée, chaque hiver emprunté — à son œuvre.
Et l’œuvre, lorsqu’elle finit par advenir, surgit tout entière d’un seul coup.
Il l’avait attendue pendant dix ans.
Elle l’avait attendu pendant dix ans.
Le véritable danger n’est pas de faire croire des mensonges aux gens — c’est de leur faire abandonner totalement la vérité
L’idée centrale d’Arendt était la suivante : les systèmes totalitaires ne réussissent pas en convainquant les gens de leur idéologie. Ils réussissent en détruisant la capacité des individus à penser tout court.
Dans l’une de ses observations les plus célèbres, elle écrit :
« Le sujet idéal du régime totalitaire n’est pas le nazi convaincu ni le communiste convaincu, mais des personnes pour lesquelles la distinction entre fait et fiction (et entre vrai et faux) n’existe plus. »
Relisez cela.
Le but n’est pas la croyance — c’est la confusion.
C’est l’épuisement.
C’est rendre les gens tellement submergés par des affirmations contradictoires, tellement ensevelis sous les mensonges et les contre-mensonges, qu’ils abandonnent simplement l’effort de savoir ce qui est réel.
Quand on ne peut plus distinguer la vérité du mensonge, on ne peut plus distinguer le bien du mal. Et quand cela arrive, on devient facile à contrôler — non pas parce qu’on a été convaincu, mais parce qu’on a cessé de penser par soi-même.
Arendt avait compris quelque chose d’essentiel : l’éducation totalitaire ne consiste pas à endoctriner — elle consiste à détruire la capacité même de former des convictions. Si les gens ne croient plus en rien, ne questionnent plus rien et ne font plus confiance à rien, ils ne résisteront à rien. Ils dériveront, engourdis et passifs, pendant que le monde autour d’eux s’assombrit.
Dans son essai ultérieur Vérité et politique (1967), Arendt a exploré la manière dont les mensonges fonctionnent dans les systèmes politiques. Elle observait que le mensonge constant et omniprésent ne se contente pas de diffuser des faussetés — il érode le concept même de vérité. Quand tout est contesté, quand chaque fait est rejeté comme partisan, quand la réalité elle-même devient une question d’opinion, alors la vérité perd totalement son pouvoir.
Et quand la vérité n’a plus de pouvoir, ni la justice, ni la morale, ni la dignité humaine n’en ont non plus.
Arendt a vu cela se produire en temps réel dans l’Allemagne des années 1930. Elle a observé comment les nazis ne se contentaient pas de mentir — ils créaient un environnement où le mensonge devenait si constant, si écrasant, que les gens ordinaires cessaient de se soucier de ce qui était vrai. Ils devenaient engourdis. Cyniques. Détachés. Et dans cet engourdissement, les atrocités devenaient possibles.
Elle n’a pas écrit cela pour attribuer des fautes, mais pour lancer un avertissement :
Cela peut arriver n’importe où.
Cela peut arriver à n’importe qui.
Tout commence non par la violence, mais par la destruction progressive de notre capacité à distinguer la réalité de la fiction.
Alors que faire ?
Arendt pensait que la réponse résidait dans ce qu’elle appelait « penser ». Pas seulement absorber des informations, mais s’y engager activement. Questionner. Réfléchir. Considérer plusieurs perspectives. Refuser les réponses faciles ou les explications simplistes.
Elle écrivait :
« Le révolutionnaire le plus radical deviendra conservateur le lendemain de la révolution. »
Autrement dit : dès que nous cessons de penser de manière critique, dès que nous acceptons un récit sans le questionner — même un récit avec lequel nous sommes d’accord — nous avons déjà perdu.
Le totalitarisme ne s’annonce pas avec des bottes militaires et des chars. Il commence silencieusement, dans l’érosion progressive de notre capacité à savoir ce qui est réel. Il prospère dans le cynisme, l’épuisement et l’idée que « tous les politiciens mentent », ou « on ne peut faire confiance à personne », ou « qui sait ce qui est vraiment vrai, de toute façon ? »
Cette résignation — cet épuisement — est exactement ce contre quoi Arendt nous mettait en garde.
Hannah Arendt est morte en 1975, mais son avertissement résonne encore :
Protégez votre capacité à penser.
Exigez des preuves.
Distinguez les faits des opinions.
Ne laissez pas le flot de mensonges vous faire abandonner la vérité elle-même.
Parce que dès que vous cessez de vous soucier de ce qui est vrai, vous avez déjà perdu tout ce qui compte.
Le combat ne consiste pas seulement à croire aux bonnes choses.
Il consiste à refuser de cesser de penser.
mardi 3 novembre 2026
Pasolini
Pier Paolo Pasolini est né à Bologne le 5 mars 1922. Son père était officier dans l’armée. Sa mère, Susanna Colussi, était originaire de Casarsa della Delizia, une localité agricole du Frioul. Chaque été, la famille retournait dans le village de celle-ci.
C’est là qu’il est devenu poète. Il a écrit ses premiers poèmes non pas en italien, mais en frioulan, la langue des gens de sa mère.
Il avait un frère cadet, Guido. Pendant la guerre, Guido rejoignit la brigade Osoppo, des partisans qui combattaient les Allemands dans les montagnes du Frioul. En février 1945, aux cabanes de Porzûs, Guido et d’autres partisans de l’Osoppo furent tués. Pas par les Allemands. Par d’autres partisans.
Guido était encore très jeune.
Après cela, Pier Paolo et sa mère se serrèrent l’un contre l’autre plus fort que jamais.
En 1950, ils quittèrent le Frioul pour Rome, avec presque rien. Ils s’installèrent en périphérie de la ville, dans les quartiers pauvres, les *borgate*. Il enseignait à l’école pour un maigre salaire. Et il observait attentivement les garçons de ces rues, ceux dont personne ne parlait.
Lui, il a écrit sur eux. Des romans. Puis des films. *Accattone*. *Mamma Roma*. Ses livres et ses films furent attaqués, traînés devant les tribunaux et qualifiés de scandaleux. Il a continué à en créer.
En 1964, il réalise *L’Évangile selon saint Matthieu*. Il le tourne au milieu des pierres du sud de l’Italie, avec des paysans et des ouvriers plutôt que des stars. Il le dédie à la mémoire du pape Jean XXIII. Et pour incarner la Vierge Marie au pied de la Croix — une Marie âgée —, il choisit sa propre mère. Susanna.
Des décennies plus tard, le journal du Vatican, *L’Osservatore Romano*, a qualifié ce film de meilleur long métrage jamais réalisé sur le Christ. Le 14 novembre 1974, Pasolini publie un article dans le *Corriere della Sera*. Les attentats. Les tentatives de coup d’État. Les « années de plomb ». « *Io so* », écrit-il, encore et encore. Je connais les noms. « *Io so. Ma non ho le prove. Non ho nemmeno indizi.* » Je sais. Mais je n’ai aucune preuve. Pas même un indice.
La plupart des gens qui avaient quelque chose à perdre se seraient tus. Lui, il a signé de son nom.
Dans la nuit du 1er au 2 novembre 1975, sur un terrain vague près de l’hydroaérodrome d’Ostie, Pier Paolo Pasolini est roué de coups, puis écrasé par sa propre voiture. Il avait 53 ans.
Un jeune homme de 17 ans, Pino Pelosi, est surpris au volant du véhicule. Il passe aux aveux et est incarcéré. Trente ans plus tard, en 2005, il revient sur ses déclarations et affirme que les faits ont été commis par d’autres. L’affaire est rouverte, puis refermée. En novembre 2025, une nouvelle demande de réouverture du dossier est déposée.
L’homme qui écrivait « Je sais » est mort dans des circonstances que personne, cinquante ans plus tard, n’est parvenu à élucider totalement.
Dans chaque famille italienne, il y a un fils qui a quitté son village pour la grande ville. Celui qui appelait sa mère chaque dimanche, et qui, au fond, ne l’a jamais vraiment quittée.
Puis, Pier Paolo est rentré chez lui, à Casarsa.
Il a été inhumé dans le petit cimetière de la ville de sa mère, sous le ciel ouvert du Frioul. À la mort de Susanna, elle a été déposée à ses côtés. Leurs tombes se jouxtent. Le père et Guido y reposent également.
Aujourd’hui, à Casarsa, la demeure familiale de sa mère, la *Casa Colussi*, est devenue un musée. Des visiteurs affluent du monde entier vers ce village où, autrefois, un garçon écrivait des poèmes dans une langue que la plupart des Italiens ne savaient pas lire.
Pier Paolo Pasolini a exprimé ses convictions à une époque où il était plus prudent de garder le silence. Sa mort n’a jamais été pleinement expliquée. Mais il a laissé au monde un film sur le Christ, dans lequel apparaît le visage de sa mère. Et c’est auprès d’elle qu’il est retourné.
Luchino Visconti
Luchino Visconti est né à Milan le 2 novembre 1906. Son père, Giuseppe Visconti di Modrone, était duc et chambellan du roi d’Italie. Sa mère, Carla Erba, était l’héritière d’une fortune issue de l’industrie pharmaceutique. Le palais familial abritait son propre théâtre privé.
Il entraînait des chevaux de course. Il jouait du violoncelle. Il lisait Proust. Il aurait pu passer toute sa vie en homme riche et doté d’un goût raffiné.
Puis, dans les années 1930, une amie, Coco Chanel, le présenta au cinéaste français Jean Renoir. Luchino rejoignit l’équipe de Renoir, travaillant aux décors et à la mise en scène. Au contact de l’univers de Renoir, durant les années du Front populaire, il découvrit les idées de gauche. Il rentra chez lui transformé.
En 1943, il réalisa son premier film, *Ossessione*, qui mettait en scène des gens ordinaires, en proie au désespoir, dans la plaine du Pô. Le régime fasciste fit interdire le film.
Pendant la guerre, le fils de duc rejoignit le Parti communiste et la Résistance. À Rome, il cacha des partisans et aida des prisonniers alliés évadés.
En avril 1944, sous l’occupation allemande, l’unité anti-partisans dirigée par Pietro Koch l’arrêta. Il fut enfermé à la « Pensione Jaccarino », une pension de famille transformée en centre de torture. Durant huit nuits, Luchino Visconti attendit d’être emmené pour être fusillé.
Il fut condamné à mort par un peloton d’exécution.
C’est alors qu’une actrice, Maria Denis, intervint à la dernière minute ; Koch éprouvait un faible pour elle. Visconti eut la vie sauve.
Rome fut libérée en juin de la même année. Un an plus tard, Pietro Koch fut condamné à mort. Le 5 juin 1945, au fort Bravetta, Koch fut confronté au peloton d’exécution ; parmi les hommes présents ce jour-là, munis d’une caméra, se trouvait Luchino Visconti. L'homme qui avait attendu huit nuits avant d'être fusillé a filmé l'exécution de son geôlier.
Puis, il a repris son travail : raconter les histoires de gens que sa propre famille n'avait jamais eu besoin de regarder.
*La Terre tremble* (1948), qui met en scène les pêcheurs d'Aci Trezza, en Sicile — interprétés par de véritables pêcheurs. *Rocco et ses frères* (1960), qui suit une famille originaire du Sud tentant de survivre à Milan.
Chaque famille italienne compte un proche parti travailler dans le Nord : un grand-père à Turin, un oncle à Milan, un cousin qui envoyait de l'argent au pays chaque mois. Visconti a porté ces vies à l'écran.
En 1963, il réalise *Le Guépard*, l'histoire d'un prince sicilien assistant à la fin de son monde. Le film remporte la Palme d'or à Cannes. L'aristocrate a filmé le crépuscule de l'aristocratie, et il l'a fait mieux que quiconque.
En 1972, il est victime d'un grave accident vasculaire cérébral. C'était un homme qui, selon certains témoignages, fumait 120 cigarettes par jour. Il n'a pourtant pas cessé de travailler. Il a achevé *Ludwig*, réalisé *Violence et Passion*, puis un ultime film, *L'Innocent*.
Luchino Visconti s'est éteint à Rome le 17 mars 1976, à l'âge de 69 ans.
Lors de ses funérailles en l'église Sant'Ignazio, le président de la République italienne était assis aux côtés de Burt Lancaster, Claudia Cardinale et Vittorio Gassman. Le prince du *Guépard* était venu faire ses adieux à l'homme qui l'avait rendu immortel.
Aujourd'hui, sur l'île d'Ischia, sa demeure estivale, « La Colombaia », est devenue un musée consacré à son œuvre. Quant à ses films, ils sont toujours là : restaurés, projetés et étudiés.
Luchino Visconti aurait pu rester dans son palais. Il a choisi de descendre dans la rue, a connu huit nuits de détention dans une prison fasciste, et a consacré le reste de sa vie à filmer ceux qui n'ont jamais possédé de palais. Né duc, il est devenu l'un des plus grands conteurs du peuple.
Elle s'appelait Alexandra David-Néel.⠀
Elle s'appelait Alexandra David-Néel.⠀Née le 24 octobre 1868 à Saint-Mandé, dans une famille bourgeoise française. Sa mère est froide, distante. Son père l'emmène voir les cadavres de communards au Père-Lachaise — elle n'a pas encore trois ans. Très tôt, elle comprend que le monde qu'on lui destine ne sera pas le sien.⠀
Elle ne rentrera pas avant trente-cinq ans.⠀
Au Sikkim, elle obtient une audience avec le 13e Dalaï-Lama. Elle apprend le tibétain, le sanskrit, les textes sacrés. De 1914 à 1916, elle s'installe en ermite dans une caverne de l'Himalaya, à environ 3 600 mètres d'altitude. Elle médite. Elle traduit. Elle étudie. C'est là qu'elle rencontre Aphur Yongden, jeune moine tibétain qu'elle adoptera comme fils.⠀
En juillet 1916, elle franchit sans autorisation la frontière du Tibet interdit. Elle visite le monastère de Tashilhunpo, rencontre le Panchen-Lama. Des missionnaires chrétiens, exaspérés de l'accueil que lui réserve le Panchen-Lama, alertent les autorités coloniales britanniques.⠀
En septembre 1916, elle est expulsée du Sikkim. Déclarée suspecte d'espionnage. Aucun procès, aucune charge précise — un acte administratif colonial, signé par des fonctionnaires qui n'ont jamais lu une ligne de ses traductions.⠀
Elle erre. L'Inde, la Birmanie, l'Indochine, le Japon, la Corée, la Chine. La guerre l'empêche de rentrer en Europe. Au monastère de Kumbum, dans le Tibet oriental, elle traduit la Prajnaparamita avec Yongden. Des textes que personne en Occident n'a encore approchés.⠀
En 1923, depuis le Yunnan, elle décide d'aller jusqu'à Lhassa. Ville interdite aux Occidentaux. Elle noircit son visage à la braise pulvérisée mêlée de cacao. Elle tresse des crins de yak dans ses cheveux. Elle marche des mois dans la neige, déguisée en mendiante. Ses doigts teints déteignent dans la soupe que lui offrent les paysans tibétains — à chaque repas, elle risque d'être découverte.⠀
Elle entre à Lhassa. Elle visite le Potala, les grands monastères. Elle y reste deux mois, incognito. Puis elle est démasquée. Le gouverneur la laisse partir libre.⠀
En mai 1924, elle débarque au Havre. Les journaux en font une héroïne nationale.⠀
En 1927, Voyage d'une Parisienne à Lhassa paraît chez Plon. Le livre la rend célèbre dans le monde entier. Mais ce que le monde retient, c'est le déguisement. La mendiante. L'exploit.⠀
Pas les trente ouvrages de philosophie bouddhiste. Pas les traductions de textes tibétains que nul académicien français de son temps n'était capable de lire. Pas les décennies de recherche dans des conditions que ses collègues masculins, installés dans leurs chaires parisiennes, n'auraient pas supportées une semaine.⠀
Aucune université française ne lui a jamais offert un poste. Aucune chaire. Aucune reconnaissance institutionnelle pour l'œuvre théorique. Les orientalistes de la Sorbonne ont continué à publier sur l'Asie sans jamais lui céder une place dans leurs cursus.⠀
Elle est rentrée à Digne en 1946, à 78 ans, pour écrire. Yongden meurt en 1955. Elle continue seule. À 100 ans, en 1968, elle fait renouveler son passeport. Elle projette un nouveau voyage.⠀
Elle meurt le 8 septembre 1969, à Digne-les-Bains, avant de repartir.⠀
Son œuvre scientifique n'est enseignée dans aucun cursus universitaire d'orientalisme ou de tibétologie en France.⠀
Elle s'appelait Alexandra David-Néel.⠀
lundi 2 novembre 2026
Hannah Arendt
Dans un texte rédigé en 1969 pour le 80e anniversaire de Martin Heidegger, Hannah Arendt cite la formule lapidaire par laquelle celui qui fut son professeur, son maître à penser et son amant ouvrit un jour un cours sur Aristote : « Aristote naquit, travailla et mourut. » L’anecdote, qui est attestée, témoigne de la conviction de Heidegger, aux antipodes des idées de Fichte et Nietzsche sur ce point, que la vie d’un philosophe n’est d’aucune aide pour comprendre sa pensée. On peut se demander ce qu’il aurait pensé de l’intérêt que suscite aujourd’hui celle de son ancienne étudiante, qui fut aussi, de son propre aveu, « la passion de sa vie ». En 1982, Elisabeth Young-Bruehl a publié une biographie qui continue à faire autorité et demeure l’ouvprage de référence. Elle y établissait les grandes étapes de la vie d’Hannah Arendt : sa naissance à Hanovre en 1906, dans une famille de bourgeoisie juive cultivée assimilée ; son enfance à Königsberg (aujourd’hui Kaliningrad), la ville de Kant ; la mort précoce de son père, qui la laissa orpheline à l’âge de 7 ans [...].
dimanche 1 novembre 2026
L’auteure d’origine russe du « Chant des Partisans », Anna Marly
Née à Petrograd en 1917, dans une famille noble que la révolution allait détruire. Son père est fusillé par les bolcheviques. Sa mère fuit avec ses filles vers la France, vers Menton, vers une vie recommencée sur la Côte d'Azur.⠀
À treize ans, sa nounou lui offre une guitare. Elle ne la quittera plus.⠀
À Paris, elle danse aux Ballets russes, chante dans les cabarets russes, s'inscrit au Conservatoire. Elle est trop étrangère pour son propre nom : Anna Bétoulinsky devient Anna Marly, patronyme choisi au hasard dans un annuaire parisien, parce que le vrai était trop difficile à prononcer.⠀
En juin 1940, Paris est déclarée ville ouverte. Elle part avec son mari. Espagne. Portugal. Londres. En 1941, elle s'engage comme cantinière aux Forces françaises libres, Carlton Gardens. Et là, dans la ville bombardée, elle compose une mélodie. En russe d'abord — quelque chose qui ressemble à une marche, à un chant de guerre, à un serment.⠀
Le 17 mai 1943, cette mélodie devient l'indicatif de l'émission Honneur et Patrie, diffusée par la BBC à destination de la Résistance intérieure.⠀
Le 30 mai 1943, Joseph Kessel et son neveu Maurice Druon passent une nuit à écrire les paroles françaises sur la mélodie d'Anna. Leur notoriété est considérable. La sienne est celle d'une cantinière, d'une exilée russe, d'une femme dont le nom de scène lui-même était emprunté.⠀
Le Chant des partisans entre dans la mémoire nationale. Sous deux noms : Kessel. Druon.⠀
Anna reçoit la Légion d'honneur en 1985 — quarante ans après la Libération. Le 17 juin 2000, elle chante une dernière fois en France, au Panthéon, avec le Chœur de l'armée française, la veille du 60e anniversaire de l'Appel du 18 juin.⠀
Puis elle rentre à Palmer, Alaska, où elle s'est installée seule après la mort de son second mari. Une ville au pied des montagnes. Une église orthodoxe russe. La nature sauvage.⠀
Elle meurt le 15 février 2006.⠀
Cette année-là, le manuscrit original du Chant des partisans — trois feuillets écrits par Kessel et Druon le 30 mai 1943 — est classé monument historique. Le classement porte deux noms.⠀
La mémoire ne se transmet pas toute seule.⠀
Elle s'appelait Anna Marly.⠀
samedi 31 octobre 2026
L'anglais possède deux mots pour presque tout.
Au Japon, imposer des croyances religieuses constitue une forme de maltraitance des enfants
Le Japon a franchi une étape importante dans la protection des enfants contre les préjudices psychologiques causés par la coercition religieuse, en reconnaissant que le recours répété à la peur, aux menaces ou aux punitions pour imposer des croyances religieuses peut constituer une forme de maltraitance des enfants.
Les directives couvrent également les cas où des enfants sont contraints de participer à des activités religieuses contre leur gré, empêchés de poursuivre leurs études ou leur carrière, ou soumis à des intimidations répétées parce qu’ils remettent en question les croyances de leur famille.
Il convient de noter une distinction importante : le Japon n’a pas interdit l’éducation religieuse en soi. Les parents demeurent libres de transmettre leur foi à leurs enfants. Ce qui est visé, c’est l’usage de la peur persistante, de la manipulation émotionnelle et de la coercition pour contrôler le comportement d’un enfant ou entraver son développement personnel.
La maltraitance psychologique peut survenir en l’absence de violence physique. Des menaces répétées, des humiliations, des rejets ou des intimidations peuvent nuire au bien-être émotionnel et au sentiment de sécurité d’un enfant. Les enfants sont particulièrement vulnérables, car ils dépendent des adultes pour leur protection, leur orientation et leur soutien affectif.
Ces directives ont été élaborées, en partie, en réponse aux préoccupations exprimées par des personnes ayant grandi dans des environnements religieux très contraignants. Les autorités japonaises ont cherché à aider les services de protection de l’enfance à identifier des pratiques néfastes qui, autrement, pourraient passer inaperçues du fait qu’elles se déroulent dans un contexte religieux.
Le principe fondamental est que la protection des enfants contre la maltraitance s’applique quelles que soient les croyances invoquées pour justifier des comportements préjudiciables. La liberté religieuse demeure protégée, mais elle ne dispense pas les adultes de leur responsabilité de veiller au bien-être physique et psychologique des enfants.
L’exploit de Robert Piché
Né au Québec en 1952, Robert Piché devient pilote en 1973, mais sa carrière prend un tournant dramatique lorsqu'il est arrêté pour contrebande en 1983. Il purge une peine de 16 mois de prison avant de reconstruire sa vie et de rejoindre la compagnie Air Transat en 1995.
Le 23 août 2001, Robert Piché est aux commandes du vol 236 d'Air Transat, un Airbus A330 transportant 293 passagers et 13 membres d'équipage, reliant Toronto à Lisbonne.
Au-dessus de l'océan Atlantique, une fuite de carburant, causée par une pièce mal installée lors d'une opération de maintenance, passe inaperçue. Croyant initialement à un déséquilibre de carburant, l'équipage transfère du carburant vers le moteur qui fuit, aggravant ainsi la situation.
À 39 000 pieds d'altitude, le moteur droit tombe en panne. À peine 13 minutes plus tard, le moteur gauche s'arrête à son tour.
L'imposant avion de ligne se retrouve alors en vol plané au-dessus de l'Atlantique, sans aucune propulsion.
Le commandant de bord Robert Piché et le copilote Dirk DeJager font face à un défi extraordinaire. Alors que les Açores sont encore éloignées, Piché gère avec précision la vitesse et l'altitude de l'appareil, effectuant un vol plané pendant environ 19 minutes.
Il réalise même des virages pour perdre de l'altitude avant d'entamer son approche vers la base aérienne de Lajes.
À 6 h 45 UTC, le vol 236 se pose sur la piste 33 à une vitesse d'environ 200 nœuds. L'appareil rebondit et plusieurs pneus se dégonflent lors du freinage, mais il finit par s'immobiliser en toute sécurité.
Les 306 personnes à bord survivent, bien que 18 d'entre elles soient blessées, principalement lors de l'évacuation.
L'avion a parcouru près de 120 kilomètres (65 milles nautiques) en vol plané, sans aucune puissance motrice, établissant un record remarquable pour un avion de ligne.
Les enquêteurs ont par la suite mis en évidence des défaillances en matière de maintenance ainsi que des signes avant-coureurs qui n'avaient pas été détectés. Air Transat a écopé d’une amende de 250 000 $ CA, tandis que Piché a reçu, en 2002, le prix de l’excellence en pilotage (Superior Airmanship Award).
Il a pris sa retraite du pilotage commercial en 2017 et s’est par la suite consacré à aider des personnes à se rétablir de leurs dépendances, par l’entremise de sa fondation.
vendredi 30 octobre 2026
La Chine fournit de l’électricité à Cuba
Cette aide intervient alors que Cuba traverse l'une des crises énergétiques les plus sévères de son histoire ; des coupures de courant à répétition rendent l'accès à une électricité fiable difficile pour les familles, les hôpitaux et des communautés entières.
Et la Chine a répondu en envoyant davantage d'équipements solaires !
En août 2026, la Chine a officiellement remis à Cuba 5 000 systèmes d'énergie solaire supplémentaires, destinés à alimenter en électricité des foyers ruraux, des établissements médicaux, des crèches et d'autres services essentiels.
Mais ce soutien ne s'arrête pas là !
La Chine a également fourni des équipements permettant à Cuba de développer de vastes parcs solaires, avec de nouvelles livraisons arrivant sur l'île tout au long de l'année 2026.
Rien qu'au mois de septembre, 200 conteneurs supplémentaires chargés d'équipements sont arrivés pour contribuer au développement des infrastructures d'énergie renouvelable du pays.
Cette technologie solaire constitue un soutien précieux pour des communautés qui, depuis des années, sont confrontées à un approvisionnement électrique instable.
Pour les foyers situés dans des zones reculées, même un système d'énergie solaire modeste peut faire une différence considérable en fournissant de l'éclairage, en permettant la recharge d'appareils indispensables et en faisant fonctionner des équipements de base.
Pour les établissements médicaux, une électricité fiable est particulièrement cruciale pour assurer la prestation de soins essentiels.
La Chine a également soutenu le développement de projets solaires cubains de plus grande envergure, aidant ainsi à réduire, dans une certaine mesure, la dépendance du pays aux combustibles fossiles importés.
Cuba continue néanmoins de faire face à de graves pénuries d'électricité.
« La nouvelle Einstein », est en quête du « code source » de l'univers.
Sabrina Gonzalez Pasterski est physicienne théoricienne au Perimeter Institute, en Ontario (Canada), où elle dirige la *Celestial Holography Initiative* (Initiative sur l'holographie céleste).
Elle travaille sur la gravité quantique, une énigme qui occupe les chercheurs depuis des décennies : comment concilier la relativité générale d'Einstein — qui décrit la gravité, l'espace et le temps — avec la mécanique quantique, qui régit le monde infiniment petit des particules ?
Elle a mis au jour une nouvelle formulation permettant de décrire la véritable nature de l'univers.
L'holographie céleste envisage l'univers un peu comme un hologramme : tout ce qui se produit dans l'espace et le temps pourrait être encodé sur une sphère lointaine qui l'entoure, tout comme un hologramme plat contient une image en 3D.
Selon ses propres estimations, seules quelques milliers de personnes à travers le monde sont en mesure de discuter de ses travaux de manière approfondie.
Son parcours est pour le moins atypique. Adolescente, elle a passé deux ans à assembler un avion à partir d'un kit, qu'elle a piloté elle-même dès l'âge de 16 ans. Par la suite, elle a obtenu son diplôme au MIT en 2013 — avec la meilleure moyenne académique en physique — avant de décrocher son doctorat à Harvard en 2019.
Au cours de ses recherches, elle a contribué à identifier un nouvel « effet de mémoire » gravitationnel : une empreinte durable que pourraient laisser derrière elles des ondes gravitationnelles lors de leur passage. Cela étant, ses idées demeurent, pour l'heure, purement théoriques — mais après tout, elle ne fait que commencer.


















