L'anglais possède deux mots pour presque tout.
*Cow* et *beef*. *House* et *mansion*. *Ask* et *inquire*. *Begin* et *commence*. *Sweat* et *perspire*. La plupart des locuteurs ne s'en rendent jamais compte, mais une fois qu'on a remarqué ce phénomène, on le retrouve partout ; et la raison en est un millénaire d'invasions.
Commençons par les Anglo-Saxons. Arrivés en Grande-Bretagne au Ve siècle, en provenance de ce qui correspond aujourd'hui au nord de l'Allemagne et au Danemark, ils ont apporté une langue germanique qui est devenue le vieil anglais. C'est la structure osseuse de la langue que nous parlons encore aujourd'hui. *Mother*, *father*, *house*, *bread*, *water*, *earth*, *hand*, *foot*... Les mots que nous utilisons spontanément, sans réfléchir, sont presque tous issus de leur langue.
Vint ensuite l'Église. Le latin est arrivé avec les missionnaires à la fin du VIe siècle et s'est ancré dans le vocabulaire de la foi et du savoir : *altar*, *candle*, *martyr*, *school*, *verse*. Si un mot revêt une dimension savante ou sacrée, il y a de fortes chances qu'il ait été introduit par un moine.
Puis sont arrivés les Vikings, qui ont mené des raids à partir des années 790 avant de s'installer dans le nord et l'est de l'Angleterre. Ils parlaient le vieux norrois, une langue suffisamment proche du vieil anglais pour permettre une certaine fusion entre les deux. Les mots norrois qui sont restés dans la langue sont directs et utilitaires : *sky*, *knife*, *egg*, *leg*, *skin*, *window*. Ils ont également légué à l'anglais le pronom *they*, qui a discrètement remplacé le pronom d'origine.
Et puis, il y a eu 1066.
Lorsque Guillaume le Conquérant est monté sur le trône d'Angleterre, le français normand est devenu la langue de la cour, du droit et de la cuisine. Les paysans saxons continuaient d'élever les animaux en utilisant leurs propres termes ; ainsi, dans les champs, ils s'occupaient de *swine* (porcs), de *sheep* (moutons) et de *cows* (vaches). Mais une fois arrivée sur la table du seigneur, la viande devenait *pork*, *mutton* ou *beef*. Cette distinction entre l'étable et la salle à manger se retrouve encore aujourd'hui dans votre réfrigérateur.
Le français a continué d'affluer pendant des siècles : *government*, *parliament*, *justice*, *marriage*, *fashion*, *cuisine*. Tout ce qui touche au pouvoir, au raffinement ou à l'administration remonte, bien souvent, à un scribe normand.
Face à tout cela, l'anglais a adopté une démarche singulière. Il ne se renouvelait pas à chaque vague. Il absorbait, conservait les mots anciens et y superposait les nouveaux. C’est pourquoi l’on peut poser une question ou s’en enquérir, entamer un travail ou le commencer, aider un ami ou lui porter assistance. Même sens, mais arrivés à des siècles différents.
Le résultat est une langue dotée d’une ossature germanique, d’un tempérament nordique, d’une garde-robe latine et d’un accent français à l’heure du dîner.
L’anglais est moins une langue qu’une argumentation stratifiée qui n’a jamais pris fin.


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