Donald Trump, le troll suprême ?
Le 45e et 47e président des États-Unis se voit souvent qualifié de connard. C’est un peu court ! On pourrait dire, Ô, Dieu ! bien des choses en somme. C’est un troll, un trickster ! Que dis-je, c’est une tétrade noire ! Mais ne nous emballons pas, et vérifions tout cela ...
Donald Trump ose tout : c’est même à ça qu’on le reconnaît. Depuis 2018 et que des dizaines d’universitaires ont été conviés par Sciences Humaines à livrer leur propre éclairage sur la connerie humaine, nombreux sont ceux, surtout aux États-Unis, qui l’ont spontanément cité comme connard par excellence. Aaron James, professeur de philosophie à Irvine, le qualifie même d’« über connard », une sorte de surhomme et de mètre étalon de la connerie la moins reluisante. Précisons que dans ce contexte, un connard est un individu pas forcément limité intellectuellement, et même, le cas échéant, brillant, mais qui agit en ne tenant aucun compte des autres ou se délecte à les dominer. Le connard peut être une femme, mais c’est plus rare, le terme de connasse paraissant alors impropre à la désigner : mieux vaudrait invoquer une « connarde ».
Connard dans les règles de l’art ?
Aaron James explique notamment que le connard lambda se croit moralement au-dessus des autres, exige des privilèges sans les mériter, et reste imperméable à toute critique. Donald Trump, de ce point de vue, pourrait en effet constituer un cas d’école à force de traiter les institutions comme des accessoires, les individus en instruments, et les règles en obstacles à contourner, sauf quand elles le protègent. Accusé de quatre-vingt-onze chefs d’accusation criminels dans quatre affaires, reconnu coupable de trente-quatre dans l’une d’elles (le reste est en suspens), il se dit persécuté tout en appelant au lynchage médiatique ou judiciaire de ses adversaires. Robert Sutton, professeur de management à Stanford, souligne d’ailleurs que le connard se révèle de surcroît comme un destructeur d’environnement relationnel : quelqu’un qui humilie, domine, stresse et épuise autrui. Or Donald Trump, homme d’affaires puis président, est accusé de transformer le harcèlement hiérarchique en art de vivre à force de coups de gueule irrationnels, de mépris pour les conseillers compétents, et de valorisation des flatteurs. Sa réplique la plus célèbre, après tout, est un « You’re fired ! » (« Vous êtes viré ! »), asséné froidement tout au long de sa carrière, de la télé-réalité aux tweets. Il vit dans un monde qu’il façonne à sa mesure, où toute critique est perçue comme une trahison de son statut de mâle alpha visionnaire. Robert Sutton évoque le « test de l’effet » : le connard putatif détruit-il autour de lui plus d’énergie qu’il n’en crée ? Dans le cas Trump, la réponse paraît massivement positive. Si Donald Trump était bel et bien un connard, ce serait donc un connard structurel : ses frasques ne constitueraient pas autant d’écarts de conduite, mais relèveraient d’une tendance de fond.
Cela dit, les mauvaises langues pourraient l’affubler d’autres qualificatifs issus de grilles de lecture non plus seulement philosophiques ou managériales, mais psychiatriques. Notamment avec le trouble de personnalité antisociale, décrit dans la 5e édition du DSM (le manuel de classification psychiatrique américaine) comme relevant d’un mépris persistant des droits d’autrui, de comportements impulsifs et manipulateurs, d’une tendance à l’irresponsabilité, de l’absence de remords… Chez Donald Trump, plusieurs comportements publics cochent ou frôlent dangereusement ces cases : impulsivité sur les réseaux sociaux, incapacité manifeste à reconnaître une erreur ou à exprimer un quelconque remords (sur l’invasion du Capitole, ses infidélités à sa femme enceinte…), absence d’empathie envers les victimes de ses politiques (voir son idée de déclarer officiellement morts et donc inéligibles à toute aide sociale 6 000 immigrés latinos, l’interdiction aux Américains expatriés en Chine de tomber amoureux d’une personne autochtone…). Le diagnostic de personnalité antisociale n’a jamais été officiellement posé, mais des dizaines de spécialistes se posent sérieusement la question 1. Y compris sa propre nièce, psychologue clinicienne.
Un troll élevé à la télé-réalité, nourri au clash, élu par le ressentiment, et survivant grâce à l’indignation qu’il provoque.
Tétrade noire et trollisme.
Plus spéculative que la personnalité antisociale mais intéressante pour le cas Trump, la psychologie propose une notion voisine qualifiée de « triade noire » de la personnalité 3. En l’occurrence, un agglomérat de trois traits de caractère toxiques.
Le narcissisme (sentiment de supériorité, besoin constant d’admiration). Donald Trump semble justement obsédé par sa grandeur, totalement dépendant de l’adulation, nourrissant un besoin constant de domination symbolique. La chance extraordinaire qui lui a permis d’être réélu malgré ses casseroles judiciaires et d’échapper à la mort à un bout d’oreille près conforterait un moins narcissique que lui dans son bon droit…
Le machiavélisme (manipulation froide, instrumentalisation d’autrui). Donald Trump est soupçonné d’utiliser non seulement ses collaborateurs, mais encore ses proches comme pièces jetables à instrumentaliser politiquement, puis à désavouer dès qu’ils deviennent encombrants.
La psychopathie (absence d’empathie et impulsivité). Trump affiche une incapacité à anticiper les conséquences de ses actes (minimiser le Covid ou préconiser des injections d’eau de Javel…), une absence de remords, et une indifférence au sort de ceux auxquels il nuit, pourvu qu’il gagne quelque chose, n’en jetons plus.
Certains chercheurs préconisent d’étoffer la triade par l’adjonction d’un quatrième trait de personnalité :
Le sadisme (plaisir à infliger de la souffrance ou de l’humiliation). Le président paraît justement prendre plaisir à humilier, surtout en public. Il distribue des surnoms dévalorisants à ses adversaires (« Crooked Hillary », « Sleepy Joe »…), moque les apparences physiques (en traitant l’animatrice Rosie O’Donnell de truie, ou en disant de sa rivale Carly Fiorina : « Regardez ce visage ! Est-ce que quelqu’un voterait pour ça ? »), se délecte de la souffrance morale des journalistes ou des minorités. Et convie Zelensky dans le bureau ovale pour le rabaisser devant le monde entier.
Le sadisme n’est pas admis par tous les chercheurs comme devant légitimement accompagner les trois traits précédents. Quoi qu’il en soit, Donald Trump s’illustre par la cruauté sociale décomplexée. Or, le sadisme quotidien est un bon prédicteur du trollisme.
Car oui, depuis l’apparition des forums sur Internet, avant même l’invention des réseaux sociaux, le troll constitue un authentique objet d’étude en psychologie sociale 4. Loin d’être un gros taquin qui turlupine pour rire, il cherche activement à provoquer, frustrer, choquer autrui, pour son propre plaisir. Le trollisme est donc souvent associé à une forme de sadisme, combinée à du narcissisme et à une jouissance de la disruption. On imagine sans peine Trump en troll jouant à la provocation permanente, poussant au clash, déployant des prodiges de mauvaise foi, se contredisant d’un jour sur l’autre, improvisant. Lors du premier débat présidentiel face à Biden, par exemple, qu’il interrompit 128 fois en 90 minutes, on peut penser qu’il se situait dans une logique de trollage destructif, non de débat. Certaines de ses affirmations sont parfois si stupéfiantes (« Il n’y a plus un siège de libre », a-t-il déclaré en meeting devant une salle à moitié vide filmée par la télévision) qu’ils semblent faits non pour être crus, mais pour être répétés, comme un mème.
Non content d’exploser les normes discursives, Donald Trump semble s’amuser de l’indignation qu’il provoque, tel ce haut du panier qu’on appelle un troll high-status , sorte d’über connard en plus volontaire : plus il choque, plus il est visible, plus il est renforcé dans son comportement. Trump incarnerait alors une figure-totem de la personnalité toxique post-moderne : un troll élevé à la télé-réalité, nourri au clash, élu par le ressentiment, et survivant grâce à l’indignation qu’il provoque.
Le roi est nu, mais passe en boucle à la télé.
Tels le connard, la personnalité antisociale, le troll ou l’inquiétant quidam marqué au fer rouge par la tétrade noire, il manque décidément à Donald Trump un ingrédient important de ce qui fait un être humain, et qui s’appelle l’empathie. Rappelons une observation qu’Alison Gopnik, professeure de psychologie à Berkeley, mentionne régulièrement : Trump présenterait les caractéristiques d’un sale gosse obsédé par son bon plaisir. Mal élevé, capricieux, tyrannique, braillard, intolérant à la frustration. Quitte à spéculer sur la meilleure étiquette possible dont l’affubler, peut-être cet aspect imprévisible et enfantin le fait-il ressortir d’une autre catégorie encore, présentée ici à titre d’hypothèse : Donald Trump ressemble à s’y méprendre à un tricster. Qu’est-ce à dire ? En anthropologie, le trickster (ou « fripon divin », ou « décepteur ») est une entité divine, spirituelle ou démoniaque, qui dupe et transgresse comme il respire. Souvent ridicule, parfois dangereux, c’est un menteur rusé (Trump en mode fake news permanent), un profanateur (Trump bénissant ses partisans s’emparant du Capitole), un agent d’ambiguïté morale. Dans la mythologie amérindienne, par exemple, le trickster Coyote vole, triche, choque, mais révèle aussi les insuffisances et hypocrisies des simples mortels et de leur société. Peut-être Donald Trump procède-t-il ainsi, sans le vouloir : il a montré par sa carrière que la démocratie américaine se révèle plus fragile que prévu, que le journalisme « objectif » s’avère poreux au spectacle, que la classe moyenne blanche contient sa rage depuis longtemps, que la colère populaire peut élire un clown triste.
Avec lui, le roi est nu : pas besoin de diplôme, de bonnes manières, d’empathie, de projet autre que de s’enrichir, de respect de la parole ou du droit. Le trickster Trump met en lumière ce que la démocratie tolère, ce que le spectacle célèbre, et ce que le numérique amplifie. Il révèle que le problème n’est pas lui, mais qu’il puisse accéder légalement, non aux commandes d’une république bananière, mais à la Maison-Blanche. Deux fois. On se croirait dans l’épisode III de Star Wars , quand Palpatine acquiert légalement les pleins pouvoirs : « Voilà comment meurt la liberté : sous un tonnerre d’applaudissements. » Mais Palpatine est un joueur d’échecs, pas un punk perpétuellement soucieux d’en mettre plein la vue par ses rodomontades.
Voilà pourquoi décréter que Trump est un connard fait office d’explication un peu courte. S’il n’était que ça ! Avis à la population : l’homme le plus puissant du monde, celui qui peut déclencher une guerre nucléaire, est peut-être un trickster. Bon à rien, mais capable de tout. Il est ici par la volonté du peuple. C’est donc possible. Par conséquent, peut-être, de même qu’on pensait ne pas pouvoir descendre plus bas que George W. Bush, le regrettera-t-on un jour, puisqu’un de ses successeurs pourrait appliquer la même recette en la corsant. Il n’y a aucune raison que Trump soit le dernier de son acabit ni le pire.
Jean-François Marmion pour Sciences Humaines
Publié le 23 juillet 2025


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