«Du Vietnam au Québec, la face cachée de la banane»: une chronique signée Kim Thúy
Le Vietnam est aujourd’hui l’un des plus grands producteurs et exportateurs de bananes au monde. Les Vietnamiens ont toujours été de fervents amateurs de ce fruit, bien avant d’en faire l’un de ses piliers économiques.
Dans tous les marchés partout au pays, on trouve au moins une marchande de bananes dont l’étal offre de grands régimes de cinq ou six variétés minimum : la petite trapue, à la chair ferme, parfaite pour les bananes frites ; la dodue, à la texture cireuse, que l’on réserve aux desserts au tapioca ; la fondante, jaune comme le soleil ; la verte pour les rouleaux ; la sauvage piquée de graines noires, la « royale », qu’on offre en cadeau ; et puis la minuscule, trois ou quatre pouces à peine, douce et parfumée. Ma préférée.
Un jour, alors que j’avais 4 ou 5 ans, j’en ai mangé seule, en cachette, une grappe entière, soit une vingtaine de bananes. Ma mère m’a punie sévèrement, non pas pour le prix du fruit, insignifiant, mais pour ma gourmandise. D’ailleurs, mon jeune ventre en a subi les conséquences.
La Cavendish
Quelques années plus tard, au Canada, j’ai constaté que la banane y occupe la même place familière, étant le fruit le moins dispendieux et le plus vendu. Chaque année, le pays importe près de 580 millions de kilos, soit environ une centaine de bananes par habitant. Pourtant, une seule variété trône sur nos comptoirs : la Cavendish.
On l’a choisie pour sa robustesse face aux longs voyages. Elle surgit des bateaux et des camions sans perdre sa fraîcheur ou son éclat. Mais depuis deux décennies, la reine unique pourrait bien disparaître : un champignon attend dans le sol, prêt à l’attaque. C’est ce même fléau qui, autrefois, a anéanti la variété « Gros Michel », la première banane arrivée en Amérique du Nord, vers 1860, et disparue dans les années 1960. La Cavendish lui a succédé en riche héritière.
Aujourd’hui, les chercheurs travaillent sans relâche pour sauver cette espèce stérile, issue de clones identiques, sans graines et sans diversité génétique. Toutes ces plantes exploitées en monoculture sont, à toute fin pratique, les mêmes. Ainsi, lorsque l’une tombe malade, toutes risquent de succomber avec elle.
Une seule variété
Depuis mon indigestion d’enfance, je mange rarement des bananes. Mais je m’intéresse à leur histoire avec une certaine angoisse. Car mon fils autiste adore la Cavendish : banane frite, gâteau, banane bien mûre, ou encore flambée au rhum et nappée de caramel. Me préparant à sa disparition imminente, j’ai essayé de lui faire découvrir d’autres variétés trouvées dans les épiceries asiatiques, mais sans succès : il ne jure que par elle.
Contrairement aux pommes, aux poires, oranges, concombres, laitues et autres, pourquoi nous contentons-nous d’une seule variété de bananes parmi les mille que la Terre produit ? Les six grandes compagnies qui en contrôlent la culture et les exportations mondiales ont-elles voulu créer une sorte de lien invisible entre nous, à travers un goût unique, uniformisé ? Qu’on soit Hongrois, Argentin, Chinois, Allemand, Marocain, Danois, Espagnol ou Japonais, nous vouons désormais la même fidélité indéfectible à ce fruit modeste devenu universel.


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