samedi 6 mars 2010

De eso está hecha la vida, sólo de momentos/la vie c'est seulement cela, des moments

Un poème de Jorge Luis Borgès aujourd'hui.
Écrit à 85 ans, quelque temps avant qu'il meure, moins d'un an peut-être.
Un poème vainqueur de la mort, comme tous les poèmes.
Et vous allez reconnaître, quel que soit votre âge, à travers les désirs et les regrets particuliers qu'énonce le poème, comme à travers une brume, vos propres désirs, vos propres regrets et le parcours de votre propre vie.
Un parle, et tous parlent par sa voix, c'est la poésie, c'est la littérature.

Ah! Insensé, qui crois que je ne suis pas toi!

disent tous les poètes par la voix de Victor Hugo.
Voici le poème («Instantes») du poète d'Argentine, aveugle comme le premier poète de l'Occident, le Grec aveugle jadis, le voici d'abord en espagnol, puis en français:

INSTANTES

Si pudiera vivir nuevamente mi vida.
En la próxima trataría de cometer más errores.
No intentaría ser tan perfecto, me relajaría más.
Sería más tonto de lo que he sido, de hecho
tomaría muy pocas cosas con seriedad.
Sería menos higiénico.
Correría más riesgos, haría más viajes, contemplaría
más atardeceres, subiría más montañas, nadaría más ríos.
Iría a más lugares adonde nunca he ido, comería
más helados y menos habas, tendría más problemas
reales y menos imaginarios.
Yo fui una de esas personas que vivió sensata y prolíficamente
cada minuto de su vida; claro que tuve momentos de alegría.
Pero si pudiera volver atrás trataría de tener
solamente buenos momentos.
Por si no lo saben, de eso está hecha la vida, sólo de momentos;
no te pierdas el ahora.
Yo era uno de esos que nunca iban a ninguna parte sin termómetro,
una bolsa de agua caliente, un paraguas y un paracaídas;
Si pudiera volver a vivir, viajaría más liviano.
Si pudiera volver a vivir comenzaría a andar descalzo a principios
de la primavera y seguiría así hasta concluir el otoño.
Daría más vueltas en calesita, contemplaría más amaneceres
y jugaría con más niños, si tuviera otra vez la vida por delante.
Pero ya tengo 85 años y sé que me estoy muriendo.


INSTANTS

Si je pouvais de nouveau vivre ma vie
Dans la prochaine je commettrais plus d'erreurs
Je serais plus bête que ce que j'ai été
en fait je prendrais peu de choses au sérieux
Je serais moins hygiénique,
je courrais plus de risques, je voyagerais plus, je contemplerais
plus de crépuscules, je grimperais plus de montagnes, je nagerais dans plus de rivières,
Je me rendrais dans plus d'endroits qui me sont inconnus, je mangerais
plus de crèmes glacées et moins de fèves, j'aurais plus de problèmes
réels et moins d'imaginaires.
J'ai été de ces personnes qui vivent sagement et pleinement
chaque minute de leur vie; bien sûr que j'ai eu des moments de joie.
Mais si je pouvais revenir en arrière, j'essaierais d'avoir
seulement de bons moments
car on ne le sait pas, mais la vie c'est seulement cela, des moments;
ne laisse pas passer le présent.
J'étais de ceux qui ne se déplacent pas sans un thermomètre,
un bol d'eau chaude, un parapluie, et un parachute.
Si je pouvais revivre ma vie je voyagerais plus léger.
Si je pouvais revivre ma vie je recommencerais à me promener pieds nus
dès les premiers jours du printemps et je continuerais jusqu'à la fin de l'automne...
Je musarderais plus dans les ruelles, je contemplerais plus d'aurores
je jouerais avec plus d'enfants, si j'avais encore une fois la vie devant moi.
Mais voyez-vous, j'ai 85 ans, et je sais que je suis en train de mourir...
On pourrait ajouter d'autres vers au poème, qui n'ajouteraient rien à sa beauté, à sa poignante vérité, mais qui le rendraient plus nôtre encore. Peut-être devrait-on parler plutôt de substitution que d'ajout car il s'agirait de substituer l'un des vers suivants au dernier vers du poème:

Pero ya tengo 20 años y sé que me estoy muriendo,
Pero ya tengo 30 años y sé que me estoy muriendo,
Pero ya tengo 40 años y sé que me estoy muriendo,
Pero ya tengo 50 años y sé que me estoy muriendo,
Pero ya tengo 60 años y sé que me estoy muriendo.

Mais voyez-vous, j'ai 20 ans, et je sais que je suis en train de mourir...
Mais voyez-vous, j'ai 30 ans, et je sais que je suis en train de mourir...
Mais voyez-vous, j'ai 40 ans, et je sais que je suis en train de mourir...
Mais voyez-vous, j'ai 50 ans, et je sais que je suis en train de mourir...
Mais voyez-vous, j'ai 60 ans, et je sais que je suis en train de mourir...

P.S. Certains disent que ce poème est faussement attribué à Borgès
. Mais ce magicien l'aurait fait sien, peut-être.

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