vendredi 6 mars 2026

L’éducation, un système d'endoctrinement (Doris Lessing)

En 1971, Doris Lessing publia un texte qui provoqua la fureur des éducateurs.
Elle affirmait que chaque enfant devrait entendre :
« Vous êtes en train d'être endoctriné. Nous n'avons pas encore mis au point un système éducatif qui ne soit pas un système d'endoctrinement. Nous en sommes désolés, mais c'est le mieux que nous puissions faire. »
Lessing ne s'arrêta pas là. Elle expliqua que le contenu de l'enseignement est façonné par les préjugés et les choix d'une culture particulière. Les élèves forts et indépendants sont encouragés à s'instruire par eux-mêmes, tandis que les autres sont modelés pour se conformer aux besoins de la société.
Née en 1919 en Perse (l'actuel Iran), Lessing grandit en Rhodésie du Sud (l'actuel Zimbabwe) sous un système colonial conçu pour maintenir la hiérarchie. L'école lui apprit que l'Empire britannique était juste, que le colonialisme était civilisateur et que certains peuples étaient naturellement inférieurs. Adolescente, elle remit tout en question. Elle quitta l'école à 14 ans, non pas pour cesser d'apprendre, mais pour rejeter l'endoctrinement. Elle devint une intellectuelle autodidacte, dévorant les livres, observant la société et refusant de se conformer aux rôles prédéfinis.
En 1962, Lessing publia « Le Cahier d'or », explorant la manière dont la société fragmente les femmes en rôles : la femme active, la mère, l'amante. L'ouvrage devint un classique féministe, bien que Lessing le considérât non comme un manifeste, mais comme une réflexion sur les systèmes qui conditionnent les individus à intérioriser les limites de la société.
Son introduction de 1971 contenait la critique la plus radicale : l'éducation reproduit inévitablement les présupposés culturels. Les écoles encouragent la « pensée critique », mais uniquement dans un cadre contrôlé. Ses livres furent interdits dans les établissements scolaires pour avoir promu des « idées contestataires » et sapé l'autorité, confirmant ainsi son point de vue : le système résiste à la pensée indépendante.
Lessing continua d'écrire pendant six décennies, publiant plus de 50 ouvrages sur le colonialisme, le genre, la politique et la psychologie. Elle refusa d'être catégorisée, naviguant entre romans réalistes, science-fiction dystopique, mémoires et essais sociaux. Critiques et militants s'en sont plaints, mais elle les a tous ignorés.
En 2007, à 87 ans, Doris Lessing a reçu le prix Nobel de littérature. À l'annonce de la nouvelle par les journalistes, elle s'est contentée de lâcher : « Oh mon Dieu ! » Son discours de remerciement fut bref, mais elle y a abordé la question de l'éducation, évoquant notamment un jeune Zimbabwéen avide de savoir, contrairement aux élèves qui acceptaient l'enseignement sans le remettre en question.
Le message de Lessing était clair : l'éducation doit apprendre aux élèves à tout remettre en question, y compris ce qu'on leur enseigne et à qui cela profite. Le véritable apprentissage commence lorsque les élèves se demandent : Pourquoi m'enseigne-t-on cela ? Qui est ignoré ? Quelles sont les hypothèses sous-jacentes à chaque leçon ?
Doris Lessing est décédée en 2013 à 94 ans, après avoir passé sa vie à refuser les définitions imposées de la réalité. Son idée radicale – que les écoles reconnaissent leur propre endoctrinement – ​​reste encore trop dérangeante pour beaucoup. Mais chaque élève qui questionne les programmes scolaires, chaque esprit qui refuse d'accepter l'autorité aveuglément, donne raison à Lessing.
L'éducation peut être un endoctrinement ou une libération. Et ceux qui refusent de se conformer ? Ce sont eux qui changent le monde.

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