jeudi 12 août 2010

Le cimetière marin du Nouveau Monde

J'ai pris cette photo de la « Chapelle des Indiens » de Tadoussac avec soin et je la trouve vraiment pas mal (cliquez-la pour mieux la voir).
Si j'ai mis tant de soin à la prendre c'est à cause du petit cimetière qui l'entoure et dont on voit une partie derrière le muret, quelques tombes dont certaines sont le lieu de repos d'Amérindiens décédés à Tadoussac aussi loin qu'au début du 17e siècle.
Non, pas de mort violente, pas de victimes de massacres.
Beaucoup d'Amérindiens sont décédés de maladies et de virus inconnus dans le Nouveau Monde et apportés par les Européens.
Ce petit cimetière m'a toujours intéressé parce que c'est un « cimetière marin », il se trouve devant la mer.
Il est le petit parent lointain du cimetière de Saint-Tropez que j'ai vu en 1970, qui s'étendait dans les hauteurs à l'écart de l'agitation clinquante du village et, pour cette raison, était beau dans sa solitude.
Il est également le pauvre parent (et je préfère cette parenté à l'autre) du cimetière de Sète où repose Paul Valéry.
C'est en contemplant ce cimetière que Valéry avait composé ce poème profond qu'est « Le Cimetière marin ».
Et c'est pour pouvoir vous citer quelques strophes de ce poème trop long pour que je vous le cite en entier (je vous invite à aller lire ici) que j'ai photographié, avec sa petite église et la baie qui s'étend devant lui, le cimetière marin de Tadoussac.
Voici ces strophes qui racontent comment « [l]'argile rouge a bu la blanche espèce » en France et qui auraient raconté comment « la terre noire a bu la rouge espèce » amérindienne au Québec, où « [l]e don de vivre a passé dans les fleurs », également:

Ce toit tranquille, où marchent des colombes,
Entre les pins palpite, entre les tombes;
Midi le juste y compose de feux
La mer, la mer, toujours recommencée
O récompense après une pensée
Qu'un long regard sur le calme des dieux!

[...]
Les morts cachés sont bien dans cette terre

Qui les réchauffe et sèche leur mystère. 

Midi là-haut, Midi sans mouvement

En soi se pense et convient à soi-même 

Tête complète et parfait diadème,

Je suis en toi le secret changement.

Tu n'as que moi pour contenir tes craintes!

Mes repentirs, mes doutes, mes contraintes 

Sont le défaut de ton grand diamant! . . . 

Mais dans leur nuit toute lourde de marbres, 

Un peuple vague aux racines des arbres 

A pris déjà ton parti lentement.

Ils ont fondu dans une absence épaisse,

L'argile rouge a bu la blanche espèce,

Le don de vivre a passé dans les fleurs!

Où sont des morts les phrases familières,

L'art personnel, les âmes singulières?

La larve file où se formaient les pleurs.
Le vivant, et surtout le pensant présenté comme ce qui trouble l'ordre et la paix du monde (« le défaut de ton grand diamant »), quelle riche idée!
Le pensant détruit le monde.
Peut-être faudrait-il plus de cimetières marins, voire terrestres, pour y envoyer très vite le (trop peu) pensant (tous les humains?).

Aucun commentaire:

Publier un commentaire