lundi 30 août 2010

Tous les matins du monde sont sans retour

Le titre de ce film d'Alain Corneau, décédé en août 2010, provient de la phrase qui sert de titre à ce billet: «Tous les matins du monde sont sans retour», dite par Marin Marais à son maître de naguère, Jean de Sainte-Colombe.
On pourrait ajouter: «Tous les jours, tous les soirs, toutes les nuits sont aussi sans retour», même si dans la phrase de Marais il n'est pas question que du temps.
Au fur et à mesure que le temps de notre vie passe on s'aperçoit que, malgré notre désir de vivre longtemps, voire éternellement, notre vie longue ou éternelle deviendrait un jour bien solitaire à voir le rythme avec lequel disparaissent non seulement nos amis, nos parents, mais tous ceux de nos contemporains auxquels nous sommes attachés.
J'étais attaché non à Alain Corneau, que je ne connaissais pas, mais à l'auteur de «Tous les matins du monde».
Aussi ne vais-je vous présenter en guise d'oraison funèbre que trois pièces musicales qui sont interprétées dans le film: deux pièces pour viole de gambe interprétées par Marin Marais jeune devant M. de Sainte-Colombe (Marin Marais jeune est interprété lui-même par Guillaume Depardieu, également décédé); et une pièce de Lully, composée pour la première mondiale (comme on dit aujourd'hui) à Versailles du «Bourgeois gentilhomme» de Molière.
Je vous ai déjà présenté cette dernière pièce mais elle me semble si bien symboliser musicalement cette danse sur un volcan qu'est notre vie que je la présente à nouveau pour pouvoir encore l'écouter.
Et pour pouvoir aussi vous montrer un salon de Versailles que nous présente le film d'Alain Corneau et profiter de ce prétexte pour vous faire lire un poème d'Henri de Régnier qui parle du temps passé et du peu qui reste de son passage.
Mais d'abord, la dernière strophe du poème qu'André Chénier a consacré aussi à Versailles (le poème entier est ici) quelque temps avant d'être guillotiné où, semblant parler de ces innocents que la Terreur tue chaque jour en ce temps-là, il parle de nous tous qui sommes, comme eux, soumis à un Tribunal perfide, dont les tribunaux révolutionnaires ne sont que de pâles imitations (le poète s'adresse au château et à ses jardins, déserts) :


Mais souvent tes vallons tranquilles,
Tes sommets verts, tes frais asiles,
Tout à coup à mes yeux s'enveloppent de deuil.
J'y vois errer l'ombre livide
D'un peuple d'innocents qu'un tribunal perfide
Précipite dans le cercueil.


Voici le poème d'Henri de Régnier:
La Cité des Eaux

L'onde ne chante plus en tes mille fontaines,

O Versailles, Cité des Eaux, Jardin des Rois!

Ta couronne ne porte plus, ô souveraine,

Les clairs lys de cristal qui l'ornaient autrefois!



La nymphe qui parlait par ta bouche s'est tue

Et le temps a terni sous le souffle des jours

Les fluides miroirs où tu t'es jadis vue

Royale et souriante en tes jeunes atours.



Tes bassins endormis à l'ombre des grands arbres

Verdissent en silence au milieu de l'oubli,

Et leur tain qui s'encadre aux bordures de marbre

Ne reconnaîtrait plus ta face d'aujourd'hui.



Qu'importe! ce n'est pas ta splendeur et ta gloire

Que visitent mes pas et que veulent mes yeux;

Et je ne monte pas les marches de l'histoire

Au-devant du Héros qui survit en tes Dieux.



Il suffit que tes eaux égales et sans fête

Reposent dans leur ordre et leur tranquillité,

Sans que demeure rien en leur noble défaite

De ce qui fut jadis un spectacle enchanté.



Que m'importent le jet, la gerbe et la cascade

Et que Neptune à sec ait brisé son trident,

Ni qu'en son bronze aride un farouche Encelade

Se soulève, une feuille morte entre les dents,


       Pourvu que faible, basse, et dans l'ombre incertaine,

       Du fond d'un vert bosquet qu'elle a pris pour tombeau
       J'entende longuement ta dernière fontaine,

       Ô Versailles, pleurer sur toi, Cité des Eaux!


Et voici la musique:
Une improvisation sur «Les Folies d'Espagne» de Marin Marais (c'est Jordi Savall le véritable et invisible interprète, ainsi que de la pièce suivante) :



La pièce «L'Arabesque»:


Enfin, la «Marche pour la cérémonie des Turcs» de Jean-Baptiste Lully:


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