samedi 28 février 2009

Montaigne qui écrivait pour penser

Je ne crois pas que, parmi ceux qui parlent français et qui aiment la littérature -et la consomment (ils sont peu nombreux de nos jours, croyez-moi, mais ont-ils été un jour nombreux ?)-, beaucoup aime Michel de Montaigne, que j'essaie d'imiter dans ce blogue.
C'est-à-dire de me laisser porter par les jours, les circonstances, le hasard et les mots pour accoucher de pensées (ou de souvenirs) que mon esprit n'aurait pu former autrement.

En ce qui concerne les Français, ils aiment que ceux qu'ils lisent -comme ceux qui leur enseignent- soient pleins de certitudes et énoncent des vérités en feignant de croire (mais en sachant bel et bien qu'il n'en est rien) que leurs auditeurs sont du même niveau de connaissances et d'intelligence qu'eux (« comme vous le savez », « comme on sait », répètent constamment ces « maîtres », avec du mépris au coin de la bouche).
Les Français aiment avoir des maîtres.
Habitude de « sujets » du roi?

Montaigne n'est pas un maître: son français est incertain car il pratique le souple français tel qu'il existait avant que le dictateur royal -Louis XIV, le maître des maîtres- ne le fasse fixer (du moins dans l'écrit car, en ce qui concerne le parler, Louis XIV préférait, comme les salons et les gens distingués de sa cour et de sa ville capitale, parler ce qu'on appellera le « québécois » au XXe siècle).
Et son orthographe est incertaine: celle-là non plus n'a pas encore été fixée comme elle le sera à la Révolution (aussi dictatoriale que Louis XIV).
Et comme les Français confondent langue et orthographe, de façon maniaque, et résistent à toute tentative de raisonnable réforme de l'orthographe (même ceux qu'on croyait les plus raisonnables d'entre eux, -Bernard Pivot par exemple qui est saisi d'une sorte de folie quand il est question d'orthographe, comme s'il s'agissait de piétiner l'hostie sacrée que la langue constitue pour lui), Montaigne semble suspect, lui et sa fantaisiste orthographe.
Et, en outre, sa pensée n'est pas fixée.

Non seulement son écriture n'est pas faite pour simplement rendre compte d'une pensée préalablement formée mais, pire encore, son écriture sert à former sa pensée.
Son écriture est un travail en cours.
Et les Français préfèrent dans leur majorité les produits finis, ceux où il ne reste aucune trace du travail par lequel on les a créés.
Montaigne est un artiste véritable : son œuvre est un faire (poiésis) et pas un « fait », déjà mort ou presque, quelque chose de « fixé », de « figé » pour l'éternité.
Il n'y a rien de dictatorial ou de méprisant ou d'éternel en Montaigne.
Par conséquent le lire est fatigant.

Mais il permet de penser et nul n'a mieux indiqué la voie de la pensée libre que lui.
C'est pourquoi Pascal -ce fanatique, ce fondamentaliste- le hait, et que les « Essais » ont été inscrits à l'Index romain (hypocritement, après la mort de Montaigne).
C'est pourquoi sans doute Shakespeare l'aimait tant, qui trouvait sa pensée en laissant parler ses personnages non comme lui parlait mais comme eux parlaient, et comme Montaigne la trouvait en écrivant.
Hommage soit rendu à ce descendant de marrane espagnol en ce jour où il est né en 1533 (juste l'année qui précède les explorations de Jacques Cartier en ce qui sera la Nouvelle-France).



Où l'on voit une pensée en train de se faire.

P.S. Pour ceux qui voudraient le lire en français moderne, voyez ici.

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