vendredi 23 janvier 2009

Le «JE» du poème

Très souvent, quand un poème est à la première personne du singulier, il faut considérer que ce qui parle c'est non pas le poète mais le poème lui-même.
C'est le cas, je crois, pour «El Desdichado» de Gérard de Nerval.
Peut-être de tous les
poèmes de Nerval.
J'ai déjà présenté «El Desdichado» mais je le présente à nouveau pour que nous l'observions à ce point de vue.

Je suis le ténébreux — le veuf, — l'inconsolé,
Le prince d'Aquitaine à la tour abolie;
Ma seule étoile est morte, — et mon luth constellé
Porte le soleil noir de la Mélancolie.

Dans la nuit du tombeau, toi qui m'as consolé,
Rends-moi le Pausilippe et la mer d'Italie,
La fleur qui plaisait tant à mon cœur désolé,
Et la treille où le pampre à la rose s'allie.

Suis-je Amour ou Phébus?... Lusignan ou Biron?
Mon front est rouge encore du baiser de la reine;
J'ai rêvé dans la grotte où nage la sirène...

Et j'ai deux fois vainqueur traversé l'Achéron:
Modulant tour à tour sur la lyre d'Orphée
Les soupirs de la sainte et les cris de la fée.

Je crois qu'on peut affirmer que c'est le poème qui se plaint ici, non pas de ne plus avoir ou voir ou entendre ce qu'il énumère, mais de ne plus pouvoir se faire lui-même de tous les personnages ou de tous les mythes qu'il évoque et qui sont ceux des poèmes du Moyen Âge ou de l'Antiquité (Chrestien de Troyes, Virgile, Ovide, les trouvères et les troubadours des cours d'amour, etc.).
Ce veuf c'est le poème sans les histoires qu'il regrette.
Ce prince d'Aquitaine, c'est peut-être Richard Cœur de Lion, digne arrière-petit-fils de Guillaume d'Aquitaine, le troubadour.
Lusignan, c'est sans doute l'époux de la fée Mélusine (parfois représentée sous l'aspect d'un dragon et dont se réclame la dynastie des Plantagenêts -celle de Richard Cœur de Lion- aussi bien que celle des Lusignan).
Le poème se plaint de ne plus pouvoir être que moderne.
Mais sa plainte lui permet d'évoquer tout ce dont il se plaint d'être exilé et, par conséquent, de se faire quand même de ce dont il se plaint de ne pouvoir se faire.



La fée Mélusine, sous la forme d'un dragon,
survolant le château de
Lusignan dans
«Les Très Riches Heures du duc de Berry»
.
Ci-haut la page complète du mois de mars.
En bas un zoom sur le château.

1 commentaire:

orfeenix a dit…

Il est vrai qu' un poème est comme un enfant qui s'ouvre à la vie, parfois à l' éternité, et Nerval en le laissant se plaindre lui prouve qu' il est atemporel puisqu' il fait renaître le passé en le regrettant.

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