mardi 14 avril 2009

Le faux-cil et le pinceau

Cette ancienne collègue avait des idées d'extrême-gauche comme on pouvait en avoir au Québec dans les années quatre-vingt (où la gauche, comparée à certaines gauches européennes, n'est qu'un centre-gauche: à vrai dire le Québec tient le milieu entre l'Europe et les États-Unis, où la gauche n'est au mieux qu'un centre-droit).
Notre collègue était une véritable pasionaria (elle avait étudié en Europe).
Mais elle était aussi saguenéenne et, comme les autres Saguenéennes, elle aimait la toilette, ainsi que l'aurait écrit Balzac (mon ancienne collègue ne ressemblait-elle pas à la Princesse de Cadignan?).
Aujourd'hui je crois qu'on dirait en France qu'elle appartenait à la «
gauche-caviar».
Un soir, la voyant arriver à une réception vêtue d'une robe de soie de grand couturier (d'un rouge impérial si je me souviens bien), une amie s'écrie:«Ce n'est pas la faucille et le marteau, c'est le faux-cil et le pinceau!»
Je ne peux hélas présenter aucune photo de peur d'être poursuivi en diffamation.

L'Auteur du petit chat noir

Quatrième et dernier élément du diaporama (clic ici pour l'atteindre) du «Magazine Littéraire» dont je vous ai parlé là.
C'est Colette qui a tant écrit sur les animaux, les chats en particulier.
J'ai l'habitude de citer des poèmes mais voici de la prose qui, brève, n'en dit pas moins long (les poèmes de Bukowski n'étaient-ils pas au fond de la prose brève, et, parfois, plus longue qu'elle n'en disait?).
Il s'agit du monologue d'un petit chat noir:

Le Petit Chat noir

J'ai peu vécu de la vie terrestre, où j'étais noir. Noir entièrement, sans tâche blanche au poitrail, ni étoile blanche au front. Je n'avais même pas ces trois ou quatre poils blancs, qui poussent aux chats noirs dans le creux de la gorge, sous le menton. Robe rase, mate, drue, queue maigre et capricieuse, l'oeil oblique et couleur de verjus, un vrai chat noir.

Mon plus lointain souvenir remonte à une demeure où je rencontrai, venant à moi du fond d'une salle longue et sombre, un petit Chat blanc; quelque chose d'inexplicable me poussa au-devant de lui, et nous nous arrêtâmes nez à nez. Il fit un saut en arrière, et je fis un saut en arrière en même temps. Si je n'avais pas sauté ce jour-là, peut-être vivrais-je encore dans le monde des couleurs, des sons et des formes tangibles.

Mais je sautais, et le Chat blanc crut que j'étais son ombre noire. En vain j'entrepris, par la suite, de le convaincre que je possédais une ombre bien à moi. Il voulait que je ne fusse que son ombre, et que j'imitasse sans récompense tous ses gestes. S'il dansait je devais danser, et boire s'il buvait, manger s'il mangeait, chasser son propre gibier. Mais je buvais l'ombre de l'eau, et je mangeais l'ombre de la viande, et je me morfondais à l'affût sous l'ombre de l'oiseau...

Le Chat blanc n'aimait pas mes yeux verts, qui refusaient d'être l'ombre de ses yeux bleus. Il les maudissait, en les visant de la griffe. Alors je les fermais, et je m'habituais à ne regarder que l'ombre qui régnait derrière mes paupières.

Mais c'était là une pauvre vie pour un petit Chat noir. Par les nuits de lune je m'échappais et je dansais faiblement devant le mur blanc, pour me repaître de la vue d'une ombre mienne, mince et cornue, à chaque lune plus mince, et encore plus mince, qui semblait fondre...

C'est ainsi que j'échappai au petit Chat blanc. Mais mon évasion est une image confuse. Grimpai-je le long du rayon de lune ? Me cloîtrai-je à jamais derrière mes paupières verrouillées ? Fus-je appelé par l'un des chats magiques qui émergent du fond des miroirs ? Je ne sais. Mais désormais le Chat blanc croit qu'il a perdu son ombre, la cherche, et longuement l'appelle; Mort, je ne goûte pourtant pas le repos, car je doute. Peu à peu s'éloigne de moi la certitude que je fus un vrai chat, et non pas l'ombre, la moitié nocturne, le noir envers du chat blanc.

lundi 13 avril 2009

Température du 13 avril 2009 à Saguenay

Matin---------------------------------------Après-midi

«Un Fauve dans la ville»2 -trois photos au Musée

Voici trois photos de l'exposition Van Dongen prises au Musée des Beaux-arts de Montréal:

Crédits Photo: Martin Chamberland/La Presse
J'aime cette photo parce qu'on y voit l'ombre d'un(e) photographe

Le Cirque du monde par Van Dongen

« Un Fauve en ville », l'exposition Van Dongen (le portrait de celui-ci, jeune, ci-dessus, où j'ai tenté de lui faire subir ce qu'il faisait subir aux modèles de ses portraits mondains, et, aussi bien, à tout ce qu'il peignait) que nous sommes allés voir à Montréal (Musée des Beaux-arts) à la mi-mars se termine bientôt, le 19 avril (nous sommes en 2009).
Les Montréalais et ceux qui se rendent à Montréal cette semaine peuvent encore la voir.
Voici l'affiche de cette exposition qui, à mon avis, tire trop l'œuvre du peintre vers le classicisme et le dessin, alors que le titre même de cette exposition aurait dû amener l'affiche vers le romantisme et la couleur, vers Delacroix plutôt que vers Ingres, selon l'opposition classique elle aussi:

Que ceux qui désiraient voir l'exposition et ne l'ont pas vu se consolent, elle sera présentée au Musée Boijmans van Beuningen de Rotterdam, du 15 mai au 16 août prochain.
Ce que j'ai à dire de cette œuvre est bref: elle transforme en caricatures explosant de couleurs ce qu'elle peint, en particulier les portraits mondains, et j'ai une petite idée de ce que cela pourrait signifier que je vous laisse deviner.
Je préfère vous montrer.
À partir d'un tableau qui m'apparaît comme une matrice fondamentale des autres même s'il n'a pas été peint avant les autres.
Disons que ce tableau est la matrice de mon regard à moi -amateur, pas professionnel- sur cette œuvre.


Voici les portraits, certains de personnes encore identifiables (le premier est de Joséphine Baker, que j'ai déjà présentée dans ce blogue), d'autres ne le seraient que par des recherches fastidieuses que je m'épargne:

Ce n'est pas le théâtre du monde ou le spectacle du monde, c'est le cirque du monde.

dimanche 12 avril 2009

Température du 12 avril 2009 à Saguenay

Matin---------------------------------------Après-midi

Un Sonnet de Shakespeare

Un bout de phrase de Pierre Assouline dans son blogue du Monde (là) qui montre bien l'admiration que le plus récent traducteur des sonnets de Shakespeare (Claude Mourthé*) voue à celui-ci:

... toutes les histoires sont déjà dans la Bible et celles qui ne s’y trouvent pas sont dans Shakespeare, complément qui est, pour ses admirateurs, seul susceptible de donner la mesure de son génie.

Et la traduction du sonnet numéro 20 «qui a conduit les exégètes sur la piste de la nature masquée du véritable récipiendaire de l’ensemble» (présenté selon la graphie snobinarde de présentation des vers qui a cours depuis 10 ou 12 ans dans les milieux branchés parisiens (ou sont-ils déjà ringards?), laquelle sépare ceux-ci (les vers, pas les ringards hélas) par une barre oblique et, à mon sens, par peur de la poésie, assimile ainsi la poésie à la prose).
Cette traduction est suivie de l'original anglais (dans la présentation traditionnelle des vers, puisque Shakespeare est un poète anglais qui, comme ses compatriotes, tient par-dessus tout à la tradition, riche de victoires et de génie).
Voyez, le poète aime ce jeune homme comme une femme mais c'est un homme qui a la beauté d'une femme. Qu'il fasse l'amour aux femmes, le poète l'aimera sans rien attendre de sexuel de sa part:

Un visage de femme fardé de la main de Nature,/ Voilà ce que tu as, de ma passion maître maîtresse,/ Un gentil cœur de femme, mais dépourvue/ De versatilité, attribut des traîtresses.
Plus vif est ton œil que le leur, et moins fourbe en œillades,/ Qui flattent tout objet sur lequel elles se posent./ Homme de par nature et pour toutes natures,/ Qui captive les hommes et éblouit, en leur âme, les femmes.
D’abord tu fus créé pour être l’une d’elles,/ Avant que Nature, te modelant, n’eût ce dérivatif,/ Et par un additif qui scelle ma défaite,/ Par l’ajout d’un objet qui dessert mon dessein.
Mais puisqu’il t’a membré pour le plaisir des femmes,/ Que ton amour soit mien, et son usage leur trésor.

Sonnet XX
A woman's face with Nature's own hand painted
Hast thou, the master-mistress of my passion;
A woman's gentle heart, but not acquainted
With shifting change, as is false women's fashion;
An eye more bright than theirs, less false in rolling,
Gilding the object whereupon it gazeth;
A man in hue, all 'hues' in his controlling,
Much steals men's eyes and women's souls amazeth.
And for a woman wert thou first created;
Till Nature, as she wrought thee, fell a-doting,
And by addition me of thee defeated,
By adding one thing to my purpose nothing.
But since she prick'd thee out for women's pleasure,
Mine be thy love and thy love's use their treasure.
Où l'on pressent peut-être que Shakespeare est bien près d'Almodovar et, davantage, de notre temps (mais n'est-il pas de tous les temps?).

* Celui-ci consacre un blogue à Shakespeare (ici)

samedi 11 avril 2009

Température du 11 avril 2009 à Saguenay

Matin---------------------------------------Après-midi

Pâques, Cendrars, poésie et siamois

Voici le troisième élément du diaporama (cliquez ici pour atteindre ce diaporama) du «Magazine Littéraire» dont je vous ai parlé là.

Il s'agit de Blaise Cendrars et de son chat siamois.
Si je vous présente aujourd'hui, veille de Pâques, cette photo de Cendrars, c'est qu'il a écrit un poème important pour la poésie de langue française (Cendrars est né Suisse) parce que ce poème, comme «Zone» d'Apollinaire (né Monégasque et fils d'Italien et de Polonaise), faisait entrer celle-ci dans la modernité.
Ce poème s'intitule «Les Pâques à New York».


Les Pâques à New York

Seigneur, c'est aujourd'hui le jour de votre Nom,
J'ai lu dans un vieux livre la geste de votre Passion

Et votre angoisse et vos efforts et vos bonnes paroles
Qui pleurent dans un livre, doucement monotones.

Un moine d'un vieux temps me parle de votre mort.
Il traçait votre histoire avec des lettres d'or

Dans un missel, posé sur ses genoux,
Il travaillait pieusement en s'inspirant de Vous.

À l'abri de l'autel, assis dans sa robe blanche,
Il travaillait lentement du lundi au dimanche.

Les heures s'arrêtaient au seuil de son retrait.
Lui, s'oubliait, penché sur votre portrait.

À vêpres, quand les cloches psalmodiaient dans la tour,
Le bon frère ne savait si c'était son amour

Ou si c'était le Vôtre, Seigneur, ou votre Père
Qui battait à grands coups les portes du monastère.


Je suis comme ce bon moine, ce soir, je suis inquiet.
Dans la chambre à côté, un être triste et muet

Attend derrière la porte, attend que je l'appelle!
C'est Vous, c'est Dieu, c'est moi, - c'est l'Éternel.



Je ne Vous ai pas connu alors, - ni maintenant.
Je n'ai jamais prié quand j'étais un petit enfant.

Ce soir pourtant je pense à Vous avec effroi.
Mon âme est une veuve en deuil au pied de votre Croix;

Mon âme est une veuve en noir, - c'est votre Mère
Sans larme et sans espoir, comme l'a peinte Carrière.

Je connais tous les Christs qui pensent dans les musées;
Mais Vous marchez, Seigneur, ce soir à mes côtés.



Je descends à grands pas vers le bas de la ville,
Le dos voûté, le coeur ridé, l'esprit fébrile.

Votre flanc grand-ouvert est comme un grand soleil
Et vos mains tout autour palpitent d'étincelles.

Les vitres des maisons sont toutes pleines de sang
Et les femmes, derrière, sont comme des fleurs de sang,

D'étranges mauvaises fleurs flétries, des orchidées,
Calices renversés ouverts sous vos trois plaies.

Votre sang recueilli, elles ne l'ont jamais bu.
Elles ont du rouge aux lèvres et des dentelles au cul.

Les fleurs de la Passion sont blanches comme des cierges,
Ce sont les plus douces fleurs au Jardin de la Bonne Vierge.



C'est à cette heure-ci, c'est vers la neuvième heure,
Que votre tête, Seigneur, tomba sur votre Coeur.

Je suis assis au bord de l'océan
Et je me remémore un cantique allemand,

Où il est dit, avec des mots très doux, très simples, très purs,
La beauté de votre Face dans la torture.

Dans une église, à Sienne, dans un caveau,
J'ai vu la même Face, au mur, sous un rideau.

Et dans un ermitage, à Bourrié-Wladislasz,
Elle est bossuée d'or dans une châsse.

De troubles cabochons sont à la place des yeux
Et des paysans baisent à genoux Vos yeux.

Sur le mouchoir de Véronique Elle est empreinte
Et c'est pourquoi Sainte Véronique est votre sainte.

C'est la meilleure relique promenée par les champs,
Elle guérit tous les malades, tous les méchants.

Elle fait encore mille et mille autres miracles,
Mais je n'ai jamais assisté à ce spectacle.

Peut-être que la foi me manque, Seigneur, et la bonté
Pour voir ce rayonnement de votre Beauté.

Pourtant, Seigneur, j'ai fait un périlleux voyage
Pour contempler dans un béryl l'intaille de votre image.

Faites, Seigneur, que mon visage appuyé dans les mains
Y laisse tomber le masque d'angoisse qui m'étreint.

Faites, Seigneur, que mes deux mains appuyées sur ma bouche
N'y lèchent pas l'écume d'un désespoir farouche.

Je suis triste et malade. Peut-être à cause de Vous,
Peut-être à cause d'un autre. Peut-être à cause de Vous.



Seigneur, la foule des pauvres pour qui vous fîtes le Sacrifice
Est ici, parquée tassée, comme du bétail, dans les hospices.

D'immenses bateaux noirs viennent des horizons
Et les débarquent, pêle-mêle, sur les pontons.

Il y a des Italiens, des Grecs, des Espagnols,
Des Russes, des Bulgares, des Persans, des Mongols.

Ce sont des bêtes de cirque qui sautent les méridiens.
On leur jette un morceau de viande noire, comme à des chiens.

C'est leur bonheur à eux que cette sale pitance.
Seigneur, ayez pitié des peuples en souffrance.



Seigneur dans les ghettos grouille la tourbe des Juifs
Ils viennent de Pologne et sont tous fugitifs.

Je le sais bien, ils ont fait ton Procès;
Mais je t'assure, ils ne sont pas tout à fait mauvais.

Ils sont dans des boutiques sous des lampes de cuivre,
Vendent des vieux habits, des armes et des livres.

Rembrandt aimait beaucoup les peindre dans leurs défroques.
Moi, j'ai, ce soir, marchandé un microscope.

Hélas! Seigneur, Vous ne serez plus là, après Pâques!
Seigneur, ayez pitié des Juifs dans les baraques.



Seigneur, les humbles femmes qui vous accompagnèrent
à Golgotha
Se cachent. Au fond des bouges, sur d'immondes sophas,

Elles sont polluées de la misère des hommes.
Des chiens leur ont rongé les os, et dans le rhum

Elles cachent leur vice endurci qui s'écaille.
Seigneur, quand une de ces femmes me parle, je défaille.

Je voudrais être Vous pour aimer les prostituées.
Seigneur, ayez pitié des prostituées.



Seigneur, je suis dans le quartier des bons voleurs,
Des vagabonds, des va-nu-pieds, des recéleurs.

Je pense aux deux larrons qui étaient avec vous à la Potence,
Je sais que vous daignez sourire à leur malchance.

Seigneur, l'un voudrait une corde avec un noeud au bout,
Mais ça n'est pas gratis, la corde, ça coûte vingt sous.

Il raisonnait comme un philosophe, ce vieux bandit.
Je lui ai donné de l'opium pour qu'il aille plus vite en paradis.

Je pense aussi aux musiciens des rues,
Au violoniste aveugle, au manchot qui tourne l'orgue
de Barbarie,

A la chanteuse au chapeau de paille avec des roses de papier;
Je sais que ce sont eux qui chantent durant l'éternité.

Seigneur, faites-leur l'aumône, autre que de la lueur
des becs de gaz,
Seigneur, faites-leur l'aumône de gros sous ici-bas.



Seigneur, quand vous mourûtes, le rideau se fendit,
Ce qu'on vit derrière, personne ne l'a dit.

La rue est dans la nuit comme une déchirure
Pleine d'or et de sang, de feu et d'épluchures.

Ceux que vous avez chassé du temple avec votre fouet,
Flagellent les passants d'une poignée de méfaits.

L'Étoile qui disparut alors du tabernacle,
Brûle sur les murs dans la lumière crue des spectacles.

Seigneur, la Banque illuminée est comme un coffre-fort,
Où s'est coagulé le Sang de votre mort.



Les rues se font désertes et deviennent plus noires.
Je chancelle comme un homme ivre sur les trottoirs.

J'ai peur des grands pans d'ombre que les maisons projettent.
J'ai peur. Quelqu'un me suit. Je n'ose tourner la tête.

Un pas clopin-clopant saute de plus en plus près.
J'ai peur. J'ai le vertige. Et je m'arrête exprès.

Un effroyable drôle m'a jeté un regard
Aigu, puis a passé, mauvais, comme un poignard.

Seigneur, rien n'a changé depuis que vous n'êtes plus Roi.
Le Mal s'est fait une béquille de votre Croix.



Je descends les mauvaises marches d'un café
Et me voici, assis, devant un verre de thé.

Je suis chez des Chinois, qui comme avec le dos
Sourient, se penchent et sont polis comme des magots.

La boutique est petite, badigeonnée de rouge
Et de curieux chromos sont encadrés dans du bambou.

Hokusai a peint les cent aspects d'une montagne.
Que serait votre Face peinte par un Chinois? ...



Cette dernière idée, Seigneur, m'a d'abord fait sourire.
Je vous voyais en raccourci dans votre martyre.

Mais le peintre, pourtant, aurait peint votre tourment
Avec plus de cruauté que nos peintres d'Occident.

Des lames contournées auraient scié vos chairs,
Des pinces et des peignes auraient strié vos nerfs,

On vous aurait passé le col dans un carcan,
On vous aurait arraché les ongles et les dents,

D'immenses dragons noirs se seraient jetés sur Vous,
Et vous auraient soufflé des flammes dans le cou,

On vous aurait arraché la langue et et les yeux,
On vous aurait empalé sur un pieu.

Ainsi, Seigneur, vous auriez souffert toute l'infamie,
Car il n'y a pas plus cruelle posture.

Ensuite, on vous aurait forjeté aux pourceaux
Qui vous auraient rongé le ventre et les boyaux.



Je suis seul à présent, les autres sont sortis,
Je suis étendu sur un banc contre le mur.

J'aurais voulu entrer, Seigneur, dans une église;
Mais il n'y a pas de cloches, Seigneur, dans cette ville.

Je pense aux cloches tues : - où sont les cloches anciennes?
Où sont les litanies et les douces antiennes ?

Où sont les longs offices et où les beaux cantiques?
Où sont les liturgies et les musiques ?

Où sont les fiers prélats, Seigneur, où tes nonnains?
Où l'aube blanche, l'amict des Saintes et des Saints?

La joie du Paradis se noie dans la poussière,
Les feux mystiques ne rutilent plus dans les verrières.



L'aube tarde à venir, et dans le bouge étroit
Des ombres crucifiées agonisent aux parois.

C'est comme un Golgotha de nuit dans un miroir
Que l'on voit trembloter en rouge sur du noir.

La fumée, sous la lampe, est comme un linge déteint
Qui tourne, entortillé, tout autour de vos reins.

Par au-dessus, la lampe pâle est suspendue,
Comme votre Tête, triste et morte et exsangue.

Des reflets insolites palpitent sur les vitres ...
J'ai peur, - et je suis triste, Seigneur, d'être si triste.

«Dic nobis, Maria, quid vidisti in via?»
- La lumière frissonner, humble dans le matin.
«Dic nobis, Maria, quid vidisti in via?»
- Des blancheurs éperdues palpiter comme des mains.

«Dic nobis, Maria, quid vidisti in via?»
- L'augure du printemps tressaillir dans mon sein.



Seigneur, l'aube a glissé froide comme un suaire
Et a mis tout à nu les gratte-ciel dans les airs.

Déjà un bruit immense retenti sur la ville.
Déjà les trains bondissent, grondent et défilent.

Les métropolitains roulent et tonnent sous terre.
Les ponts sont secoués par les chemins de fer.

La cité tremble. Des cris, du feu et des fumées,
Des sirènes à vapeur rauquent comme des huées.

Une foule enfiévrée par les sueurs de l'or
Se bouscule et s'engouffre dans de longs corridors.

Trouble, dans le fouillis empanaché de toits,
Le soleil, c'est votre Face souillée par les crachats.



Seigneur, je rentre fatigué, seul et très morne ...
Ma chambre est nue comme un tombeau ...

Seigneur, je suis tout seul et j'ai la fièvre ...
Mon lit est froid comme un cercueil ...

Seigneur, je ferme les yeux et je claque des dents ...
Je suis trop seul. J'ai froid. Je vous appelle ...

Cent mille toupies tournoient devant mes yeux ...
Non, cent mille femmes ... Non, cent mille violoncelles ...

Je pense, Seigneur, à mes heures malheureuses ...
Je pense, Seigneur, à mes heures en allées ...

Je ne pense plus à Vous. Je ne pense plus à Vous.

Kunstmuseum de Bâle.
Dostoïevski disait: «Ce tableau peut faire perdre la foi».
Question: ce mort ressuscitera-t-il un jour?

vendredi 10 avril 2009

Température du 10 avril 2009 à Saguenay

Matin---------------------------------------Après-midi

Indigne d'être empereur, digne d'être Dieu

Un peu bouffi pour un maigre prophète juif, 
n'est-ce pas?  Et les mèches blondes de ses cheveux
 l'éloignent pas mal de la Galilée 
dont il était pourtant originaire.


À la suite de ma note d'hier sur la Mère de Dieu (ici), certains visiteurs s'étonnent que je ne m'étonne pas également de la fulgurante carrière de ce petit provincial juif qui, parti de rien (« Que peut-il sortir de bon de Nazareth ? », disaient ses contemporains, parlant non seulement de lui mais de tous ceux qui habitaient Nazareth), a acquis -sans le vouloir ni le désirer- une position -celle de fils de Dieu, puis de Dieu- presque aussi élevée que celle de césar romain ou de basileus byzantin.
D'ailleurs ceux qui ont fait en sorte de l'élever à cette position de Dieu l'ont représenté sous les apparences d'un empereur byzantin (omettant la couronne et les bijoux que sa position ne lui permet pas de porter) pour faire rejaillir sur lui (qui s'en serait sans doute jugé indigne) la majesté qui entourait ces empereurs.
Opération réussie pour ceux qui ne sauraient pas lire derrière les apparences.
Voici (au début de ce billet) ce petit provincial comme il n'a jamais été, tel qu'il est représenté dans la Capella Real de Palerme et (ci-dessous) dans la cathédrale de Monreale* en Sicile (tout près de Palerme) .



Et ce Pantocrator de Monreale, avec ses yeux maquillés de basileus, que vous en semble: peut-il venir de Nazareth ?

Voici le prototype, celui qui a servi d'inspiration pour représenter le « Fils de Dieu », l'empereur Justinien de Byzance, avec sa couronne et ses bijoux qui marquent sa supériorité sur n'importe quel dieu. Remarquez l'auréole autour de sa tête, c'était un attribut des empereurs qu'on a emprunté pour l'utiliser dans les représentations de Dieu et des saints.


* Si vous n'avez pas vu cette merveille, il faut absolument que vous le fassiez.

jeudi 9 avril 2009

Température du 9 avril 2009 à Saguenay

Après-midi---------------------------------------Soir

La «Poésie concrète»

J'aime beaucoup ce qu'on appelle «la poésie concrète» (et le spatialisme et le lettrisme -les trois termes sont à la même adresse et les pratiques sont plus ou moins les héritières des calligrammes de Guillaume Apollinaire) dont je vous reparlerai plus tard et qui consiste, brièvement, à représenter quelque chose de concret (un paysage, un visage, un bouquet, etc.) mais avec des mots comme dans l'exemple ci-dessous (je n'écris cette note que pour vous le présenter tellement il me plaît) où Alessio Liberati utilise des mots italiens (sabbia (sable) et mare (mer) en variant leur corps, leur graisse, leur style pour représenter concrètement une petite partie d'un littoral où la mer s'infiltre dans le sable.
Voyez (et cliquez l'image pour zoomer si vous ne lisez pas bien) :




Le Destin posthume incomparable d'une femme

Je ne sais pas si, comme moi, vous vous étonnez parfois de la carrière posthume de cette petite provinciale juive analphabète qui est née sous le principat d'Auguste et qu'on appelle maintenant « Mère de Dieu » (Théotokos-Θεοτόκος en grec).
Que vous vous étonniez ou non, il n'en reste pas moins que cette véritable déesse du christianisme, plus grande même que les déesses imaginées par le paganisme parce qu'elle est seule à jouer ce rôle, a eu une destinée et une présence immenses, incomparables, dans la culture et l'art occidentaux.
Par la concurrence qu'elle fait à Dieu*, dont elle est proclamée mère, je le répète, elle est l'une des causes majeures, j'en suis sûr, du fait que la civilisation occidentale est celle où les femmes sont les plus proches de l'égalité avec les hommes.
Et dépasseront ceux-ci, avec raison, dans l'avenir (qui a dit que « la femme était l'avenir de l'homme » ? Louis Aragon, n'est-ce pas ? Ou Paul Éluard ?)
Et dans la musique (puisque la prière qui s'adresse à elle, l'Ave Maria, est aussi prisée par les croyants chrétiens que celle qui s'adresse à Dieu même, le Pater Noster), les « Ave Maria » sont d'une quantité infinie, comme ils le sont aussi dans la peinture (sous le nom d'« Annonciations »).
Ces « Ave Maria » font même l'objet de fraude comme celui que je vais vous faire entendre en plusieurs versions (c'est Jeudi saint et même si Marie n'est aucunement concernée par les évènements commémorés ce jour-là, je profite de cette commémoration pour vous présenter cette aria).
Cet « Ave Maria » de fraude, c'est celui que le Soviétique (oui le Soviétique) Vladimir Vavilov a composé vers 1970 et a attribué à Giulio Caccini avec lequel le style de la composition de Vavilov n'avait rien à voir.
Et malgré cela, j'aime beaucoup cet « Ave Maria », qui n'est pas du tout comme ceux qu'ont composés par exemple Schubert ou Gounod, car il ne comporte pas le texte complet de la prière (que je vais vous présenter plus bas) mais consiste seulement en la répétition des deux mots: « Ave Maria ».
Le voici par Andrea Boccelli accompagné par le chœur et l'orchestre de l'Accademia Nazionale di Santa Cecilia (page en anglais au bout de ce lien) dirigés par Myung-Whun Chung :





Deuxième interprétation, celle de Sumi Jo, accompagnée par L'Orchestre du Gürzenich de Cologne dirigée par James Conlon :




Le voici enfin par la soprano Ewa Iżykowska (aucun lien), accompagnée au piano par Jerzy Maciejewski (page en anglais au bout de ce lien) :




Et voici les paroles de cette prière dont je vous invite à aller lire l'histoire ici :
En latin :

Ave Maria, gratia plena,
Dominus tecum,
benedicta tu in mulieribus,
et benedictus fructus ventris tui Iesus.
Sancta Maria mater Dei,
ora pro nobis peccatoribus,
nunc, et in hora mortis nostræ.
Amen.

En français :

Je vous salue, Marie pleine de grâce;
Le Seigneur est avec vous.
Vous êtes bénie entre toutes les femmes
Et Jésus, le fruit de vos entrailles, est béni.
Sainte Marie, Mère de Dieu,
Priez pour nous pauvres pécheurs,
Maintenant et à l'heure de notre mort.
Amen. 


* Elle est même plus Dieu que lui car elle ne condamne jamais et aime toujours, comme devrait le faire un Dieu normalement constitué, si les vieillards habillés comme des poupées qui le font parler -comme s'il était une marionnette et eux ses ventriloques- se taisaient enfin et allaient soigner leurs maux ailleurs.

mercredi 8 avril 2009

Température du 8 avril 2009 à Saguenay

Matin---------------------------------------Après-midi

La Terre marâtre


Quelques lignes de Laurent Joffrin du journal «Libération» avec lesquelles je suis absolument d'accord et que valide le tremblement de terre dans les Abruzzes:

La terre n’est pas une mère. Au mieux une marâtre. Les tremblements de terre, comme les tsunamis qui en sont la conséquence marine, viennent nous rappeler cette vérité cruelle. Ce sont des malheurs qui n’ont pas de sens. On ne saurait les imputer aux hommes, bien incapables de les prévoir ou de s’en prémunir vraiment, et seuls les croyants extrêmes les attribuent à Dieu ou au diable. Ils procèdent seulement d’une fatalité impassible.

Pas une mère, pas une amie, la Terre!
Une force aveugle soumise à des lois implacables contre laquelle nous devons nous protéger (quand cela est possible) et à laquelle nous ne pouvons nous abandonner, à moins de vouloir disparaître.

Le Chat et l'Oiseau de Prévert

Voici un autre élément du diaporama (cliquez ici pour atteindre ce diaporama) du «Magazine Littéraire» dont je vous ai parlé là.
Et voici le poème dont la légende de la photo cite quelques-uns des premiers vers.
Nonobstant son cynisme apparent et sans trop le paraître, ce texte est, selon moi, un hymne à la diversité et à sa nécessité.
Diversité que l'on regrette toujours trop tard quand elle a disparu sans retour.

Le chat et l’oiseau

Un village écoute désolé
Le chant d’un oiseau blessé
C’est le seul oiseau du village
Et c’est le seul chat du village
Qui l’a à moitié dévoré
Et l’oiseau cesse de chanter
Le chat cesse de ronronner
Et de se lécher le museau
Et le village fait à l’oiseau
De merveilleuses funérailles
Et le chat qui est invité
Marche derrière le petit cercueil de paille
Où l’oiseau mort est allongé
Porté par une petite fille
Qui n’arrête pas de pleurer.
Si j’avais su que cela te fasse tant de peine
Lui dit le chat
Je l’aurai mangé tout entier
Et puis je t’aurai raconté
Que je l’avais vu s’envoler
S’envoler jusqu’au bout du monde
Là-bas c’est tellement loin
Que jamais on n’en revient
Tu aurais eu moins de chagrin
Simplement de la tristesse et des regrets.
Il ne faut jamais faire les choses à moitié.