mercredi 27 août 2008

Notre Histoire qui n'est pas la nôtre


Nous sommes tous différents les uns des autres -par le sexe, par l'âge, par la nationalité, par la langue, par les croyances, par la formation, par la résidence, que sais-je encore- mais nos histoires se ressemblent étrangement, surtout si nous sommes contemporains, exactement ou à quelques années près.
C'est ce que j'ai constaté en lisant le roman « Les Années » d'Annie Ernaux, dont j'ai parlé ici et .
Et c'est le fondement de la poétique de ce roman, c'est-à-dire de la manière dont il est construit.

Ce roman raconte en effet à la troisième personne (elle) l'histoire d'une contemporaine de l'auteur, et les événements de cette histoire qui n'est pas vraiment la sienne ressemblent aux événements de notre histoire à nous.
Notre histoire qui n'est pourtant ni vraiment l'histoire du personnage principal du roman ni vraiment l'histoire de l'auteur du roman (du moins ce qu'on en connaît).

C'est la raison pour laquelle sans doute Annie Ernaux met comme premier épigraphe de son texte cette citation d'Ortega y Gasset (photo à gauche d'un tableau d'Ignacio Zuloaga -ce lien conduit à une page en anglais) :

« Nous n'avons que notre histoire et elle n'est pas à nous ».
 
Charles Baudelaire (autoportrait à droite) exprimait quelque chose de similaire dans l'adresse « Au lecteur » des Fleurs du Mal, surtout dans le dernier vers (ce vers est suivi d'un facsimilé de la signature du poète).


La sottise, l'erreur, le péché, la lésine,
Occupent nos esprits et travaillent nos corps,
Et nous alimentons nos aimables remords,
Comme les mendiants nourrissent leur vermine.

Nos péchés sont têtus, nos repentirs sont lâches ;
Nous nous faisons payer grassement nos aveux,
Et nous rentrons gaiement dans le chemin bourbeux,
Croyant par de vils pleurs laver toutes nos taches.

Sur l'oreiller du mal c'est Satan Trismégiste
Qui berce longuement notre esprit enchanté,
Et le riche métal de notre volonté
Est tout vaporisé par ce savant chimiste.

C'est le Diable qui tient les fils qui nous remuent !
Aux objets répugnants nous trouvons des appas;
Chaque jour vers l'Enfer nous descendons d'un pas,
Sans horreur, à travers des ténèbres qui puent.

Ainsi qu'un débauché pauvre qui baise et mange
Le sein martyrisé d'une antique catin,
Nous volons au passage un plaisir clandestin
Que nous pressons bien fort comme une vieille orange.

Serré, fourmillant, comme un million d'helminthes,
Dans nos cerveaux ribote un peuple de Démons,
Et, quand nous respirons, la Mort dans nos poumons
Descend, fleuve invisible, avec de sourdes plaintes.

Si le viol, le poison, le poignard, l'incendie,
N'ont pas encor brodé de leurs plaisants dessins
Le canevas banal de nos piteux destins,
C'est que notre âme, hélas! n'est pas assez hardie.

Mais parmi les chacals, les panthères, les lices,
Les singes, les scorpions, les vautours, les serpents,
Les monstres glapissants, hurlants, grognants, rampants,
Dans la ménagerie infâme de nos vices,

Il en est un plus laid, plus méchant, plus immonde!
Quoiqu'il ne pousse ni grands gestes ni grands cris,
Il ferait volontiers de la terre un débris
Et dans un bâillement avalerait le monde ;

C'est l'Ennui ! L'œil chargé d'un pleur involontaire,
Il rêve d'échafauds en fumant son houka.
Tu le connais, lecteur, ce monstre délicat,
— Hypocrite lecteur, — mon semblable, — mon frère !








 Étrangement on pourrait dire que ce poème et le roman d'Annie Ernaux (avec des événements plus prosaïques, appartenant davantage à la vie ordinaire dans le roman) se ressemblent en profondeur.
Mais en profondeur seulement si je puis dire et comme vous le constaterez si vous lisez le roman et le mettez en relation avec le poème de Baudelaire
.
Mais en profondeur tous les grands textes se ressemblent et on dirait qu'ils sont tous écrits par le même auteur qui d'âge en âge s'incarne dans des corps et des esprits différents, allant jusqu'à vivre parfois à la même époque en deux ou trois corps et dans deux ou trois pays, sous des noms différents.

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