mardi 29 avril 2008

La Littérature est le véritable créateur du monde

Il y a un poème de Paul Verlaine (à droite, jeune, dans un tableau de Gustave Courbet) que je vous cite tout de suite. Je vais continuer cette note en fonction de lui, surtout de sa dernière strophe. Mais je vous le cite parce que je l'ai toujours aimé depuis la première fois que je l'ai lu.

Il pleure dans mon cœur
Comme il pleut sur la ville ;
Quelle est cette langueur
Qui pénètre mon cœur ?


Ô bruit doux de la pluie

Par terre et sur les toits !

Pour un cœur qui s'ennuie,

Ô le chant de la pluie !

Il pleure sans raison

Dans ce cœur qui s'écœure.

Quoi ! nulle trahison ?...
Ce deuil est sans raison.


C'est bien la pire peine

De ne savoir pourquoi

Sans amour et sans haine

Mon cœur a tant de peine !

Vous remarquez que le 2e vers de chaque strophe ne rime avec aucun autre vers.

Cela va à l'encontre des règles traditionnelles de la versification française où, pour que le cœ
ur dont j'ai parlé dans une autre note (ici) batte régulièrement tout doit rimer.
Le
ur ici bat irrégulièrement, et le poème fait sursauter d'étonnement le ur des connaisseurs comme moi, pour notre plus grand plaisir. Car, vous le savez, une rupture dans la routine donne parfois plus de plaisir encore que la routine (il y a plein de sous-entendus dans cette phrase, que j'assume: appliquez-la donc aussi à l'amour physique cette phrase).
Verlaine (avec d'autres à son époque, Rimbaud, Laforgue, etc.) a réussi, par ces désobéissances mineures aux règles, à changer la versification française, à la faire accéder à des battements plus secrets, et à faire découvrir que la versification était plus profonde que la rime et que la longueur identique des vers, qu'elle s'appliquait aussi d'une autre manière dans le roman.
Mais cela est une autre histoire dont je vous parlerai un jour (j'ai le temps si vous l'avez).
J'aime tout le poème mais particulièrement aujourd'hui (pour les fins de cette note) la dernière strophe:
la pire peine/De ne savoir pourquoi/Sans amour et sans haine/Mon cœur a tant de peine.
Cela c'est la peine des gens de mon âge. Ou la peine des gens qui ne sont pas jeunes,
disons à partir de 40 ans. Une peine sans raison.
Ce n'est pas la peine des gardiens de buts de hockey qui ont perdu un match comme Carey Price dont je vois la photo à la une du journal La Presse (à gauche, photo André Pichette, La Presse) aujourd'hui. Sa peine à lui, sa peine à ce jeune homme, elle a une raison: il a perdu, un peu par sa faute, hier soir à Philadelphie.
J'ai beaucoup de peine pour lui moi aussi et c'est la raison pour laquelle je ne regarde pas les matchs de hockey à la télé comme 80% (90%?) des Québécois.
J'ai trop peur que l'équipe de Montréal perde. Cela m'énerve trop de les voir jouer.
Je regarde d'autres émissions quand il y en a qui m'intéresse(nt), à d'autres canaux.
Hier soir j'ai regardé «Des Racines et des Ailes» à TV5, le canal francophone universel: c'est l'une de mes émissions favorites.
L'émission d'hier était consacrée à des lacs, entre autres au Lac Léman (photo en bas)
-entre la Suisse et la France-, au Lac Nasser en Égypte et au Lac Powell en Arizona (aux États-Unis). En voici le film-annonce:



Ce qui m'a surtout intéressé dans cette émission (mais pas exclusivement) c'est l'entrevue du professeur Claude Reichler. Celui-ci enseigne la littérature à l'Université de Lausanne à Lausanne (en tant qu'ancien professeur de littérature, je m'intéresse beaucoup aux professeurs de littérature, vous le savez sans doute).
Il a parlé de l'invention (ce n'est ps un terme de lui) du Lac Léman.
Ce lac évidemment existe depuis bien des millénaires mais il a commencé à être vu, à faire l'objet de discours et d'observations, à faire parler de lui, à exister, quand Jean-Jacques Rousseau (à droite, par Quentin de la Tour) y a placé l'action de son roman La Nouvelle Héloïse en 1761.
Ce roman a été le plus gros succès de librairie de cette époque.

Et à partir du moment où il a été ainsi lu, le Lac Léman est apparu comme destination du tour que les jeunes aristocrates britanniques effectuaient en Europe continentale pour parfaire leur éducation (ces «tours» ont donné naissance au mot «touriste», celui qui fait un tour).
C'est donc la littérature, le roman de
Rousseau qui a «inventé» le Lac Léman. Comme la littérature a tout inventé. Ce qui n'apparaît pas dans un livre (ou dans un film ou dans une émission de télé à présent) n'existe pas, même si cela existe dans le réel.
La littérature (ou l'art) est le véritable créateur du monde.



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