lundi 2 novembre 2015

Première bucolique de Virgile traduite par Paul Valéry

Mélibée et Tityre
dans une enluminure de 1458
d'un manuscrit  des « Bucoliques » de Virgile

Première bucolique de Virgile
traduite en alexandrins blancs par Paul Valéry


MÉLIBÉE, TITYRE



MÉLIBÉE
 

Ô Tityre, tandis qu’à l’aise sous le hêtre,
Tu cherches sur ta flûte un petit air champêtre,
Nous, nous abandonnons le doux terroir natal,
Nous fuyons la patrie, et toi, tranquille à l’ombre,
Tu fais chanter au bois le nom d’Amaryllis.


TITYRE

C’est un dieu qui me fit ces loisirs, Mélibée !
Oui, mon dieu pour toujours ! Un dieu de qui l’autel
Boira souvent le sang de mes tendres agneaux.
Vois mes bœufs, grâce à lui, librement paître, et moi
Jouer à mon plaisir de ce roseau rustique.

MÉLIBÉE

Je m’étonne encore plus que je ne te jalouse :
Le désordre est partout dans nos champs, et tout triste,
Je dois pousser mes chèvres, et j’entraîne
Même celle qui vient de faire deux jumeaux,
Avec peine, dans un buisson, sur une pierre :
Malheur souvent prédit, si ma mémoire est sûre,
Par le ciel foudroyant les chênes prophétiques.
Mais toi, révèle-moi quel est ce dieu, Tityre ?

TITYRE

Bien naïf que j’étais, je croyais, Mélibée,
La ville dite Rome être sembalble à celle
Où nous menons souvent nos agneaux, nous bergers :
Je voyais les chevreaux ressembler à leurs mères,
Ainsi, du plus petit, je concluais au grand.
Mais cette ville élève, entre toutes les autres,
Son front tel un cyprès au-dessus des viornes.

MÉLIBÉE

Mais quel si grand sujet t’attirait donc à Rome ?

TITYRE

La liberté, qui, tard, malgré ma négligence,
Me vint, daignant enfin s’intéresser à moi.
Ma barbe avait blanchi. Laissé par Galatée,
Amaryllis déjà m’avait pris pour amant.
Du temps de Galatée, je n’avais, je l’avoue,
Nul espoir d’être libre et nul souci d’argent.
Bien qu’à la ville chiche envoyant des victimes
En nombre, et que l’on fît ici du bon fromage,
Ce que je rapportais n’était jamais bien lourd.

MÉLIBÉE

Ô triste Amaryllis, pourquoi tant de prières,
Me disai-je, et pour qui ces offrandes de fruits ?
C’est que Tityre était parti ! Totyre, toi
Que les sources, les pins, les plantes réclamaient.

TITYRE

Que faire ? Ne pouvant  sortir de servitude
Ni me trouver ailleurs des dieux aussi propices.
Mais là-bas, Mélibée, ayant vu ce jeune homme
Pour qui douze fois l’an fument tous nos autels,
À peine supplié, j’obtins cette réponse :
« Garçons, comme jadis, paissez votre bétail. »

MÉLIBÉE

Ô trop heureux vieillard, toi tu gardes tes biens !
Tu te contents de leur roche à fleur de terre
Et de marais fangeux tout envahis de joncs.
Tes chèvres n’auront pas à changer de pâture
Ni de troupeaux voisns à craindre le contact.
Oui, trop heureux vieillard, toi, tu prendras le frais
Sur les bords familiers de nos saintes fontaines.
Ici, comme toujours, sur toi viendra vibrer,
Pour t’induire au sommeil par leur léger murmure,
Des abeilles d’Hybla l’essaim nourri de fleurs.
Le chant de l’émondeur s’élèvera dans l’air,
Et d’une rauque voix tes colombes chéries
Ne cesseront pour toi de se plaindre sur l’orme.

TITYRE

On verra dans l’éther paître le cerf agile
Et l’onde abandonner les poissons sur ses bords,
Ou le Parthe à l’Arare ou le Germain au Tigre
Venir boire, chacun sorti de ses frontières,
Avant que de ce dieu se détache mon cœur.

MÉLIBÉE

Mais nous, irons souffrir de la soif en Afrique,
Nous irons vers le Scythe et le crayeux Oxus,
Ou bien chez les Bretons tout isolés du monde.
Ah ! si je revoyais, après un long exil,
Ma terre et ma chaumière au toit garni de mousse,
Aurais-je encor sujet d’admirer mes cultures ?
Pour un soldat impie aurais-je tant peiné,
Semé pour un barbare ? Hélas ! de nos discordes
Nos malheurs sont le fruit ! Nos labeurs sont pour d’autres !
Ah! je puis bien greffer mes poiriers et mes vignes !
Allez ! troupeau jadis heureux, chèvres, mes chèvres.
Je ne vous verrai plus, couché dans l’ombre verte,
Au loin, à quelque roche épineuse accrochées.
Vous ne m’entendrez plus, vous brouterez sans moi
Les cytises en fleurs, et les saules amers.

TITYRE

Reste encor cette  nuit. Dors là près de moi
Sur ce feuillage frais. Nous aurons de bons fruits.
Fromage en abondance et de tendres châtaignes.
Vois : au lointain déjà les toits des fermes fument
Et les ombres des monts grandissent jusqu’à nous.

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