samedi 16 mars 2013

C'était un temps déraisonnable


Mai 1944, la rue Sainte-Catherine à Montréal.
Remarquez, au-dessus de l'enseigne « Drugstore » en bas, le drapeau britannique, qui ne disparaîtra de Montréal que 15 ans plus tard.


Et remarquez les tramways.
Je ne suis pas encore né mais je monterai dans l'un d'eux dix ou onze ans plus tard. 
Ils disparaîtront eux aussi, presque en même temps que le drapeau britannique, mais leur disparition a été infiniment plus conséquente.
On est au mois de mai mais il n'y a pas de muguets, il y a des trainées de neige sur le sol.
C'était un temps déraisonnable.

Est-ce ainsi que les hommes vivent
  
Louis Aragon 
                               dans l'adaptation de Léo Ferré
 
Tout est affaire de décor

Changer de lit changer de corps

À quoi bon puisque c'est encore

Moi qui moi-même me trahis

Moi qui me traîne et m'éparpille

Et mon ombre se déshabille

Dans les bras semblables des filles

Où j'ai cru trouver un pays. 

Cœur léger cœur changeant cœur lourd

Le temps de rêver est bien court

Que faut-il faire de mes jours 

Que faut-il faire de mes nuits

Je n'avais amour ni demeure

Nulle part où je vive ou meure

Je passais comme la rumeur

Je m'endormais comme le bruit.

C'était un temps déraisonnable


On avait mis les morts à table

On faisait des châteaux de sable

On prenait les loups pour des chiens

Tout changeait de pôle et d'épaule

La pièce était-elle ou non drôle

Moi si j'y tenais mal mon rôle

C'était de n'y comprendre rien

Est-ce ainsi que les hommes vivent


Et leurs baisers au loin les suivent
 

Dans le quartier Hohenzollern

Entre La Sarre et les casernes

Comme les fleurs de la luzerne

Fleurissaient les seins de Lola

Elle avait un cœur d'hirondelle

Sur le canapé du bordel

Je venais m'allonger près d'elle

Dans les hoquets du pianola.
 

Le ciel était gris de nuages

Il y volait des oies sauvages

Qui criaient la mort au passage

Au-dessus des maisons des quais

Je les voyais par la fenêtre

Leur chant triste entrait dans mon être

Et je croyais y reconnaître

Du Rainer Maria Rilke.

Est-ce ainsi que les hommes vivent

 
Et leurs baisers au loin les suivent.
 

Elle était brune elle était blanche

Ses cheveux tombaient sur ses hanches

Et la semaine et le dimanche

Elle ouvrait à tous ses bras nus

Elle avait des yeux de faïence

Elle travaillait avec vaillance

Pour un artilleur de Mayence

Qui n'en est jamais revenu.

Il est d'autres soldats en ville


Et la nuit montent les civils

Remets du rimmel à tes cils

Lola qui t'en iras bientôt

Encore un verre de liqueur 

Ce fut en avril à cinq heures

Au petit jour que dans ton cœur

Un dragon plongea son couteau

Est-ce ainsi que les hommes vivent


Et leurs baisers au loin les suivent.

Voici la chanson de Ferré par Monique Morelli :


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