jeudi 20 mai 2010

L'œil qui regardait le Maure

Ces deux toiles -qui sont des variations sur le même thème- ne sont pas tout à fait identiques comme vous le voyez.
Elles ont toutes deux été peintes par Pierre-Paul Prudhon à dix ans d'intervalles.
La première sous l'Empire en 1808: c'est la toile officielle, elle est au Louvre.
La deuxième est une copie réalisée aussi par Prudhon, dix ans après la première, sous la Restauration. Mais c'est une copie, elle est dans un musée de province (à Saint-Omer, Musée de l'hôtel Sandelin).
Elle illustrait, dans mon édition du Lagarde et Michard du 19e siècle, le poème «La Conscience» de Victor Hugo (que vous allez retrouver ci-dessous) dont le thème est le meurtre d'Abel par Caïn, tiré de la légende biblique, ou, du moins, les suites de ce meurtre pour Caïn.
Il y avait bien une victime dans la toile -représentée grâce à sa blancheur comme la plus innocente possible- et un meurtrier, la peau plus sombre.
Je ne sais pas si Prudhon s'est inspiré de la légende de Caïn et d'Abel.
(Je ne crois pas: la Vengeance et la Justice qu'il met en scène sont des figures mythologiques classiques).
Mais sa toile pouvait en effet convenir pour illustrer un poème qui a été écrit au moins 50 ans après sa création et bien après la mort de son auteur.
Je ne sais pas si Hugo connaissait la toile (ou sa copie) et si oui s'il s'en est servi pour écrire.
Mais qu'importe, le rapport établi entre la toile et le poème montre que les Lagarde et Michard
étaient aussi des œuvres de création.
Ce qui m'intéresse c'est la blancheur bien plus grande de la victime entre la toile peinte sous l'Empire et la toile peinte sous la Restauration.
Et le teint sombre -un peu maure- du meurtrier
Préparait-on ainsi, sous la Restauration (il n'en était pas question sous l'Empire) la conquête et/ou la mise sous tutelle de l'Afrique du Nord (Algérie, Tunisie, Maroc) qui se poursuivra pendant tout le 19e siècle, après avoir commencé sous la Restauration.
Le teint sombre du meurtrier est en effet associé à une ressemblance de celui-ci avec un buste de Caracalla que Prudon aurait connu lors d'un séjour romain.
Or Caracalla était d'ascendance nord-africaine par son père, Septime Sévère (et d'ascendance syrienne par sa mère Julia Domna), il avait tout du Maure.
Est-ce qu'on ne chercherait pas à présenter la conquête des pays du Magreb comme la vengeance exercée contre le Maure de la toile coupable d'avoir assassiné le Blanc de la toile et ainsi à préparer les esprits à cette «juste» conquête?
Cela ne m'étonnerait pas.
Voici «La Conscience» de Victor Hugo, et son vers célèbre que je vous laisse le soin de reconnaître:

La conscience

Lorsque avec ses enfants vêtus de peaux de bêtes,
Echevelé, livide au milieu des tempêtes,
Caïn se fut enfui de devant Jéhovah,
Comme le soir tombait, l'homme sombre arriva
Au bas d'une montagne en une grande plaine;
Sa femme fatiguée et ses fils hors d'haleine
Lui dirent: «Couchons-nous sur la terre, et
[dormons».
Caïn, ne dormant pas, songeait au pied des monts.
Ayant levé la tête, au fond des cieux funèbres,
Il vit un œil, tout grand ouvert dans les ténèbres,
Et qui le regardait dans l'ombre fixement.
«Je suis trop près», dit-il avec un tremblement.
Il réveilla ses fils dormant, sa femme lasse,
Et se remit à fuir sinistre dans l'espace.
Il marcha trente jours, il marcha trente nuits.
Il allait, muet, pâle et frémissant aux bruits,
Furtif, sans regarder derrière lui, sans trêve,
Sans repos, sans sommeil; il atteignit la grève
Des mers dans le pays qui fut depuis Assur.
« Arrêtons-nous, dit-il, car cet asile est sûr.
Restons-y. Nous avons du monde atteint les
[bornes».
Et, comme il s'asseyait, il vit dans les cieux mornes
L'œil à la même place au fond de l'horizon.
Alors il tressaillit en proie au noir frisson.
«Cachez-moi ! » cria-t-il; et, le doigt sur la bouche,
Tous ses fils regardaient trembler l'aïeul farouche.
Caïn dit à Jabel, père de ceux qui vont
Sous des tentes de poil dans le désert profond:
«Étends de ce côté la toile de la tente».
Et l'on développa la muraille flottante;
Et, quand on l'eut fixée avec des poids de plomb :
«Vous ne voyez plus rie ?» dit Tsilla, l'enfant blond,
La fille de ses Fils, douce comme l'aurore;
Et Caïn répondit : «Je vois cet œil encore!»
Jubal, père de ceux qui passent dans les bourgs
Soufflant dans des clairons et frappant des
[tambours,
Cria : «Je saurai bien construire une barrière».
Il fit un mur de bronze et mit Caïn derrière.
Et Caïn dit «Cet œil me regarde toujours! »
Hénoch dit : «Il faut faire une enceinte de tours
Si terrible, que rien ne puisse approcher d'elle.
Bâtissons une ville avec sa citadelle,
Bâtissons une ville, et nous la fermerons. »
Alors Tubalcaïn, père des forgerons,
Construisit une ville énorme et surhumaine.
Pendant qu'il travaillait, ses frères, dans la plaine,
Chassaient les fils d'Énos et les enfants de Seth ;
Et l'on crevait les yeux à quiconque passait;
Et, le soir, on lançait des flèches aux étoiles.
Le granit remplaça la tente aux murs de toiles,
On lia chaque bloc avec des nœuds de fer,
Et la ville semblait une ville d'enfer ;
L'ombre des tours faisait la nuit dans les
[campagnes;
Ils donnèrent aux murs l'épaisseur des montagnes;
Sur la porte on grava : «Défense à Dieu d'entrer».
Quand ils eurent fini de clore et de murer,
On mit l'aïeul au centre en une tour de pierre;
Et lui restait lugubre et hagard. « Ô mon père !
L'œil a-t-il disparu?» dit en tremblant Tsilla.
Et Caïn répondit : «Non, il est toujours là».
Alors il dit: «Je veux habiter sous la terre
Comme dans son sépulcre un homme solitaire;
Rien ne me verra plus, je ne verrai plus rien. »
On fit donc une fosse, et Caïn dit «C'est bien!»
Puis il descendit seul sous cette voûte sombre.
Quand il se fut assis sur sa chaise dans l'ombre
Et qu'on eut sur son front fermé le souterrain,
L'œil était dans la tombe et regardait Caïn.

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