samedi 17 avril 2010

Rimbaud pipeul (ou pipôl)

L'article du Figaro.fr est ici

Agitation dans le landerneau littéraire depuis hier: une photo inédite d'Arthur Rimbaud, prise à Aden, après son abandon de la poésie au profit du trafic des armes.
Tirée d'une photo de groupe.
Celle-ci :

(Je l'ai désaturée). Rimbaud est le deuxième à partir de la droite.
Voici l'agrandissement qu'on en a tiré de l'ancien poète (au moment de la photo) :

Moi, qui parle contre l'idolâtrie des auteurs, comme vous le voyez, je participe pourtant à cette agitation à propos d'une photo.
Je succombe à cette idolâtrie.
L'idolâtrie qui fait oublier l'œuvre au profit de son accoucheur.
Tous ceux qui sont avec
Rimbaud, sur la photo ancienne, sont morts comme lui. La dame de droite aussi.
Et c'est sur
Rimbaud qu'on zoome. Pourquoi sur lui ?
Parce qu'il est le seul (à ma connaissance) dont quelque chose survit. Quelque chose qui n'est pas dans la photo de groupe, ni dans sa photo à lui : ses textes.
Comme toujours dans les photos de vedettes ou des célébrités, même posthumes, l'apparence (pas la vie ici) sert à dissimuler l'art et l'effort qu'il demande pour vivre, l'effort des lecteurs ou des spectateurs.
Pourtant dans « L'Alchimie du verbe » d'« Une Saison en enfer » :

À moi. L'histoire d'une de mes folies.

Depuis longtemps je me vantais de posséder tous les paysages possibles, et trouvais dérisoires les célébrités de la peinture et de la poésie moderne.

J'aimais les peintures idiotes, dessus des portes, décors, toiles de saltimbanques, enseignes, enluminures populaires; la littérature démodée, latin d'église, livres érotiques sans orthographe, romans de nos aïeules, contes de fées, petits livres de l'enfance, opéras vieux, refrains niais, rhythmes naïfs.

Je rêvais croisades, voyages de découvertes dont on n'a pas de relations, républiques sans histoires, guerres de religion étouffées, révolutions de meurs, déplacements de races et de continents: je croyais à tous les enchantements.

J'inventai la couleur des voyelles! - A noir, E blanc, I rouge, O bleu, U vert. - Je réglai la forme et le mouvement de chaque consonne, et, avec des rhythmes instinctifs, je me flattai d'inventer un verbe poétique accessible, un jour ou l'autre, à tous les sens. Je réservais la traduction.

Ce fut d'abord une étude. J'écrivais des silences, des nuits, je notais l'inexprimable, je fixais des vertiges.

Lisez la fin du deuxième verset : « [je] trouvais dérisoires les célébrités de la peinture et de la poésie moderne ».
C'est ce que nous devrions éprouver devant la photo de Rimbaud à Aden, il nous indique la voie.
Nous ne le suivons pas. Ah! les « pipeuls » (ou « pipôl s», me suggère-t-on), pour nous, pour moi aussi, « y'a qu'ça » !
La « pipeulisation » (ou « pipolisation ») s'exerce même sur des cadavres.
Et qui d'entre nous, faute d'« œuvre », ne cherche pas à tirer l'œil de l'appareil-photo ou de la caméra?

Aucun commentaire:

Publier un commentaire